Marseille et le Sacré-Cœur

L'importance de la consécration de Marseille au Sacré-Cœur de Jésus

L'histoire religieuse de Marseille est profondément marquée par la consécration de la ville au Sacré-Cœur de Jésus au cours de la grande peste de 1720. Cet événement demeure l'un des faits les plus connus de l'histoire spirituelle de la cité phocéenne et explique pourquoi Marseille est souvent présentée comme la première grande ville consacrée publiquement au Sacré-Cœur.

Marseille face à la peste

Au début du XVIIIe siècle, Marseille est l'un des plus importants ports de Méditerranée. Ville de commerce, de banques et d'échanges internationaux, elle se croit protégée par une organisation sanitaire réputée efficace. Pourtant, en mai 1720, le navire Grand Saint-Antoine introduit la peste dans la ville.

La maladie se répand rapidement. Rue après rue, quartier après quartier, la contagion gagne toute la cité. Des familles entières disparaissent. Les morts se comptent par centaines chaque jour. Au plus fort de l'épidémie, on estime qu'il y eut jusqu'à mille décès quotidiens pour une population d'environ cent mille habitants. En quelques mois, près de cinquante mille personnes périssent.

Face à cette catastrophe, l'évêque de Marseille, Mgr Henri de Belsunce, multiplie les secours spirituels et matériels. Né dans une famille protestante puis converti au catholicisme durant son adolescence, ancien élève et professeur des Jésuites, il se distingue par son courage auprès des malades alors qu'une partie importante du clergé succombe à son tour à la contagion.

Le rôle de Sœur Anne-Madeleine Rémuzat

Le développement du culte du Sacré-Cœur à Marseille est étroitement lié à Sœur Anne-Madeleine Rémuzat (1696-1730), religieuse du premier monastère de la Visitation.

Dès 1717, elle fonde dans son monastère l'Association de l'Adoration perpétuelle du Sacré-Cœur, largement ouverte aux fidèles. L'œuvre connaît un succès considérable. Mgr de Belsunce est le premier à s'y inscrire.

Selon les témoignages de l'époque, Anne-Madeleine Rémuzat reçoit la mission de poursuivre à Marseille l'œuvre commencée à Paray-le-Monial par sainte Marguerite-Marie Alacoque. Elle encourage fortement l'évêque à développer la dévotion au Sacré-Cœur et à instituer sa fête dans le diocèse.

L'ouvrage Le Sacré-Cœur et la Grande Guerre rapporte  que « Le 17 octobre, Jésus lui fait connaître ses desseins, et elle reçoit pour mission de continuer l'œuvre de Paray-le-Monial. »

Toujours selon les témoignages de l'époque, Anne-Madeleine avertit la ville du danger qui la menace : « Si Marseille ne se convertit pas, un terrible fléau ravagera la ville. »

La consécration de Marseille au Sacré-Cœur

Face à l'ampleur de l'épidémie, Mgr de Belsunce estime qu'il faut implorer publiquement la miséricorde divine.

Le 22 octobre 1720, il convoque la population à une grande cérémonie de pénitence et de prière.

Le 1er novembre 1720, il organise une procession expiatoire restée célèbre dans l'histoire de Marseille. L'évêque s'avance publiquement tête nue, pieds nus, une corde au cou, portant la croix au milieu du peuple. Malgré les craintes des autorités civiles, les habitants participent massivement à la cérémonie.

Sur le Cours qui porte aujourd'hui son nom, Mgr de Belsunce fait amende honorable pour les péchés de la ville et consacre solennellement Marseille et son diocèse au Sacré-Cœur de Jésus.

À cette occasion, des images du Sacré-Cœur sont largement diffusées avec l'invocation : « Arrête, le Cœur de Jésus est là. » Selon la tradition marseillaise, la maladie commence alors à décroître rapidement. En janvier 1721, tout danger est considéré comme écarté.

Certains historiens ont avancé des explications naturelles, notamment le refroidissement climatique survenu à cette période. Les défenseurs de la tradition marseillaise soulignent cependant que la grande procession avait rassemblé une foule considérable et aurait dû, humainement parlant, favoriser la propagation de la maladie plutôt que son recul.

Le retour de la peste et le vœu des Échevins

En 1722, une nouvelle alerte survient. Mgr de Belsunce adresse alors une lettre aux échevins :

« Les précautions, Messieurs, que Monsieur le Gouverneur et vous prenez pour arrêter le progrès de ce qui cause nos justes alarmes, sont dignes du zèle et de la sagesse des véritables pères de la Patrie.

Mais, vous le savez, Messieurs, vos soins, vos peines et vos travaux deviennent inutiles, si Dieu lui-même ne daigne les bénir. Je viens donc vous exhorter aujourd'hui à commencer par un acte de religion qui soit capable de désarmer le bras vengeur qui paraît s'élever de nouveau contre nous... »

Les autorités municipales répondent favorablement à cet appel.

Le 22 mai 1722, les échevins reconnaissent « que tous les efforts des hommes sont vains contre les progrès de la contagion et que le fléau de la colère de Dieu ne peut être arrêté que par des actes de religion, en implorant le trésor des miséricordes. »

Ils prononcent alors un « vœu ferme, stable et irrévocable » par lequel eux-mêmes et leurs successeurs s'engagent à perpétuité à renouveler chaque année la consécration de la ville au Sacré-Cœur de Jésus.

Ils promettent également d'offrir « en réparation des crimes de cette ville » un cierge du poids de quatre livres qui brûlera devant le Saint-Sacrement. Selon la tradition marseillaise, la peste disparaît alors définitivement de Marseille, malgré plusieurs nouvelles introductions du fléau dans les lazarets au cours des décennies suivantes.

Une tradition toujours vivante

Le vœu des Échevins fut observé jusqu'à la Révolution française, puis reprit après le rétablissement du culte.

Cependant, sous la Troisième République, marquée par un fort anticléricalisme, la municipalité cessa d'offrir elle-même le cierge promis au Sacré-Cœur.

Afin de préserver la continuité du vœu prononcé en 1722, la Chambre de Commerce de Marseille prit progressivement le relais. Depuis lors, son président remet chaque année à l'archevêque le cierge de quatre livres offert autrefois par les échevins.

La cérémonie fut célébrée au premier monastère de la Visitation aussi longtemps que celui-ci exista. Après sa fermeture en 1986, elle fut transférée à la basilique du Sacré-Cœur de Marseille où elle continue d'être célébrée chaque année à l'occasion de la fête du Sacré-Cœur.

Le 27 juin 2025 encore, le président de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Marseille renouvelait publiquement cette offrande, entouré des principales autorités civiles, militaires, judiciaires et religieuses de la cité. Le maire de Marseille, des élus de sensibilités politiques diverses, le gouverneur militaire, le président du tribunal de commerce et plusieurs représentants des institutions locales y participaient également.

Trois siècles après le vœu prononcé par les échevins au cours de l'épidémie de peste, Marseille demeure ainsi l'une des rares villes françaises où une telle consécration publique continue d'être officiellement commémorée chaque année. Cette fidélité remarquable contribue à faire de Marseille une ville emblématique de la dévotion au Sacré-Cœur en France.

Prière de consécration au Sacré-Cœur

Sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690)

Je donne et consacre au Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ ma personne et ma vie, mes actions, peines et souffrances, pour ne plus me servir d'aucune partie de mon être que pour l'aimer, l'honorer et le glorifier.

C'est ici ma volonté irrévocable que d'être tout à lui et de faire tout pour son amour, en renonçant de tout mon cœur à tout ce qui pourrait lui déplaire.

Je vous prends donc, ô Sacré-Cœur, pour l'unique objet de mon amour, le protecteur de ma vie, l'assurance de mon salut, le remède à mon inconstance, le réparateur de tous les défauts de ma vie et mon asile à l'heure de ma mort.

Soyez donc, ô Cœur de bonté, ma justification envers Dieu le Père et détournez de moi les traits de sa juste colère.

Ô Cœur d'amour, je mets toute ma confiance en vous, car je crains tout de ma faiblesse, mais j'espère tout de vos bontés.

Consumez donc en moi tout ce qui vous peut déplaire ou résister, et que votre pur amour s'imprime si avant dans mon cœur que jamais je ne puisse vous oublier ni être séparé de vous.

Je vous conjure, par toutes vos bontés, que mon nom soit écrit en vous, puisque je veux faire consister tout mon bonheur à vivre et à mourir en qualité de votre serviteur. Amen.


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