Le cardinal Roche et la liturgie traditionnelle : de l'abus d'autorité à la tentation de la tyrannie
Une question qui dépasse la seule liturgie
Dans son interview récente accordée à The Tablet, le cardinal Arthur Roche présente la question de la liturgie traditionnelle essentiellement sous l'angle de l'unité ecclésiale. Il déclare notamment :
« L'Eucharistie est le sacrement de l'unité (...). Si cela commence à nous diviser, il y a quelque chose qui ne va pas sérieusement (...). Pourquoi continuez-vous à jouer une mélodie discordante avec la vie de l'Église ? »
Cette affirmation mérite d'être entendue. L'Eucharistie est bien le sacrement de l'unité, et nul ne peut légitimement utiliser la liturgie comme un instrument de contestation de l'autorité de l'Église. Toutefois, cette réponse semble principalement viser les milieux qui utilisent la liturgie traditionnelle comme un signe de rupture avec Rome. Or cette analyse ne correspond pas à la réalité vécue aujourd'hui par la majorité des communautés concernées par les restrictions de Traditionis Custodes.
Une confusion entre deux réalités
Les réseaux proches de la Fraternité Saint-Pie X diffusent largement cette interview, y voyant une confirmation de leurs critiques contre Rome. Pourtant, les communautés qui subissent aujourd'hui les principales conséquences de Traditionis Custodes ne sont généralement pas celles de la Fraternité Saint-Pie X. Ce sont avant tout les communautés issues du mouvement Ecclesia Dei.
Ces instituts ont précisément été fondés pour vivre la liturgie traditionnelle dans la pleine communion avec le Successeur de Pierre, conformément au désir de saint Jean-Paul II puis de Benoît XVI. Ils ne se présentent pas comme des foyers de contestation mais comme des communautés voulant conserver un patrimoine liturgique reconnu par l'Église tout en demeurant fidèles au Saint-Siège.
Lorsqu'ils entendent le cardinal Roche demander : « Pourquoi continuez-vous à jouer une mélodie discordante avec la vie de l'Église ? » Beaucoup ont le sentiment que cette remarque ne leur est pas applicable. Ils ne cherchent pas à diviser l'Église. Ils cherchent précisément à demeurer dans son unité.
Une réalité pastorale largement ignorée
À la lecture des déclarations du cardinal Roche, on peut avoir l'impression que les difficultés concrètes rencontrées sur le terrain sont largement méconnues. Or ces difficultés sont nombreuses.
On constate aujourd'hui :
- des restrictions concernant les baptêmes selon les livres liturgiques traditionnels ;
- des difficultés analogues pour certains mariages dans la plupart des diocèses ;
- des limitations concernant l'administration d'autres sacrements pourtant accordés pas Rome aux instituts Ecclesia Dei ;
- des célébrations réduites parfois au seul dimanche, voire à un dimanche par mois ;
- des limitations imposant certains lieux de culte parfois inadaptés, alors que d'autres églises demeurent inutilisées ;
- des innovations liturgiques non prévues par le rituel de l'Église (par ex. Messe traditionnelle dite face au peuple) ;
- des difficultés récurrentes concernant les confirmations, faute d'un évêque propre ou d'un ordinaire ayant cette mission particulière ;
- l'impossibilité d'avoir des écoles authentiquement catholiques, et non des écoles diocésaines sous contrat avec l'état ;
- des communautés qui attendent parfois pendant plusieurs années l'autorisation d'ordonner leurs diacres ou de poursuivre normalement leur développement.
Ces situations ne relèvent plus d'un débat théorique. Elles touchent directement la vie sacramentelle de familles entières. Il ne s'agit plus seulement d'une question liturgique. Il s'agit aussi d'une question de gouvernement pastoral.
Une question d'herméneutique
Cette situation rejoint une question beaucoup plus profonde.
Lorsque le cardinal Roche affirme que « la théologie de l'Église a changé » et lorsqu'il reprend la formule de Traditionis Custodes selon laquelle les livres liturgiques de Paul VI et de Jean-Paul II constituent « l'unique expression de la lex orandi du rite romain », beaucoup y voient une herméneutique de rupture.
Pourtant, dans une lecture conforme à l'herméneutique de la continuité, une autre interprétation est possible. Le pape François pourrait être compris comme modifiant la discipline sans modifier la nature du Missel de saint Jean XXIII.
Autrement dit : le Missel de 1962 demeurerait un authentique Missel romain appartenant pleinement à la Tradition liturgique de l'Église. Mais son usage serait désormais strictement encadré par l'autorité ecclésiastique. Dans cette lecture, il ne s'agirait pas d'une rupture doctrinale mais d'une décision disciplinaire. Cette distinction est essentielle.
Le danger d'un glissement
Toutefois, une difficulté demeure. Une décision disciplinaire peut réglementer l'exercice d'un droit. Elle ne peut difficilement avoir pour objet de faire disparaître progressivement ce droit lui-même. Or Benoît XVI avait enseigné dans Summorum Pontificum qu'il existait un unique rite romain comportant deux formes, une forme ordinaire et une forme extraordinaire.
Si cette coexistence est remplacée progressivement par une logique conduisant, de fait, à l'extinction de la forme extraordinaire, beaucoup de fidèles auront naturellement le sentiment qu'il ne s'agit plus seulement d'une discipline différente mais d'un changement de conception.
Autrement dit, le risque est de transformer une mesure disciplinaire en principe ecclésiologique.
De l'encadrement disciplinaire à l'abus d'autorité
L'Église possède évidemment le droit et même le devoir de réglementer sa liturgie. Mais toute autorité connaît une limite.
Saint Thomas rappelle qu'une loi doit être ordonnée au bien commun. Lorsque la réglementation devient si restrictive qu'elle rend pratiquement impossible l'exercice normal d'un droit reconnu par l'Église elle-même, la question d'un éventuel abus d'autorité peut légitimement être posée. Il ne s'agit évidemment pas de nier l'autorité du Pontife romain ou des évêques. Il s'agit de s'interroger sur la proportion entre les moyens employés et le but recherché. Une discipline destinée à préserver l'unité peut-elle, dans certaines applications concrètes, produire l'effet inverse en blessant inutilement des communautés pleinement fidèles à l'Église ?
La tentation de la tyrannie
L'histoire montre qu'il existe une différence essentielle entre l'exercice légitime de l'autorité et son usage excessif.
La tyrannie ne consiste pas seulement à promulguer de mauvaises lois. Elle peut également apparaître lorsqu'un pouvoir parfaitement légitime est exercé d'une manière telle qu'il rend pratiquement impossible l'exercice d'un droit pourtant reconnu en principe.
Le parallèle avec les régimes politiques modernes vient naturellement à l'esprit.
Un État peut proclamer une liberté fondamentale tout en multipliant les autorisations préalables, les exceptions, les procédures administratives et les restrictions au point que cette liberté devienne, dans les faits, presque impossible à exercer.
Personne ne dira alors que cette liberté a été officiellement supprimée. Pourtant, chacun constatera qu'elle est devenue largement théorique. Une interrogation analogue peut être formulée à propos de la liturgie traditionnelle. Le Missel de saint Jean XXIII n'est pas déclaré illégitime. Il n'est pas officiellement abrogé. Bien plus, Benoît XVI rappelait expressément dans sa lettre aux évêques accompagnant Summorum Pontificum qu'il n'avait jamais été juridiquement abrogé, avant d'ajouter ce principe d'une portée considérable :
« Ce qui était sacré pour les générations précédentes demeure grand et sacré pour nous, et ne peut se trouver tout à coup totalement interdit ou même considéré comme nuisible. »
Si ce principe demeure vrai — et rien n'indique qu'il ait été doctrinalement remis en cause — l'autorité de l'Église peut évidemment réglementer l'usage du Missel de 1962 pour le bien commun. Mais cette autorité doit toujours s'exercer dans la continuité du Magistère. Or le Magistère authentique ne peut se contredire lui-même. Une décision disciplinaire peut organiser l'exercice d'un droit ; elle ne peut avoir pour effet de vider progressivement de sa substance un principe que le Magistère a lui-même reconnu.
Autrement dit, l'autorité peut encadrer l'exercice d'un droit ; elle ne peut transformer cet encadrement en un moyen de rendre ce droit pratiquement inexerçable. Ce serait confondre le pouvoir de gouverner avec celui d'abolir indirectement ce que l'on affirme maintenir en principe.
L'abus d'autorité ne réside donc pas seulement dans un acte illégitime. Il peut aussi consister dans un usage disproportionné d'un pouvoir légitime lorsque celui-ci aboutit, en pratique, à neutraliser ce que l'Église avait précédemment reconnu et protégé.
La véritable question n'est donc pas de savoir si l'Église possède le pouvoir de réglementer sa liturgie — cela ne fait aucun doute — mais si une discipline peut aller jusqu'à produire, dans les faits, le résultat même qu'un principe magistériel semblait précisément exclure.
Si l'exercice de la forme extraordinaire devient toujours soumis à autorisation, constamment limité, de plus en plus exceptionnel et progressivement réduit, beaucoup de fidèles auront le sentiment que le droit demeure en théorie tandis que son exercice disparaît peu à peu dans la pratique.
C'est précisément dans ce glissement que réside la véritable tentation de la tyrannie : non pas l'abolition explicite d'un droit, mais son extinction progressive par une accumulation de mesures disciplinaires qui, sans le supprimer officiellement, en rendent l'exercice de plus en plus difficile.
Une telle interprétation serait difficilement conciliable avec l'herméneutique de la continuité rappelée par Benoît XVI. Car si le Magistère ne peut se contredire lui-même, la discipline ecclésiastique doit toujours être interprétée à la lumière des principes permanents du Magistère, et non comme un moyen d'en neutraliser progressivement les conséquences. C'est précisément cette distinction entre le principe doctrinal permanent et les modalités disciplinaires variables qui permet de sauvegarder à la fois l'autorité de l'Église et la continuité de sa Tradition.
Une autre cause de division souvent ignorée
Le cardinal Roche présente la liturgie traditionnelle comme un facteur de division.
Mais beaucoup de fidèles répondent que les blessures liturgiques actuelles ne proviennent pas seulement de l'existence de deux formes du rite romain.
Ils constatent également une profonde absence d'unité dans la célébration de la messe selon le Missel de Paul VI. Les improvisations, les innovations locales, le non-respect des rubriques et la diversité des pratiques fragilisent l'unité liturgique bien davantage que la coexistence de deux formes du rite romain.
À cela s'ajoute la question de la sainte Communion.
Comme nous le montrons dans notre document consacré à la sainte Communion, la communion dans la main s'est progressivement imposée comme un rite nouveau, en rupture avec la continuité de la discipline liturgique de l'Église latine. Présentée comme un « retour aux sources », elle repose pourtant sur une conception erronée de la Tradition. Un retour sélectif à certaines pratiques des premiers siècles ne constitue pas la continuité de la Tradition. Celle-ci est un développement organique, homogène et vivant sous la conduite du Magistère. Ce qui fut accordé comme une exception par voie d'indult est progressivement devenu, dans les faits, la règle. Or l'Eucharistie est le sacrement de l'unité.
Il est donc paradoxal que la principale fracture liturgique apparaisse précisément au moment de la communion.
De nombreux fidèles qui souhaitent simplement recevoir le Corps du Christ à genoux et sur la langue, selon une manière de communier toujours pleinement reconnue par l'Église, témoignent être parfois ignorés, découragés, regardés avec suspicion, voire ouvertement méprisés. Certains se voient refuser ce qui demeure pourtant un droit reconnu par les normes liturgiques. Ils ont alors le sentiment que leur fidélité à une tradition jamais abrogée est moins respectée que certaines innovations ou abus liturgiques.
Ne risque-t-on pas, dès lors, d'instrumentaliser la forme ordinaire de la messe pour promouvoir une uniformité liturgique au détriment de la véritable unité ?
Dès lors, une question s'impose.
Pourquoi la discipline apparaît-elle souvent beaucoup plus rigoureuse envers les communautés attachées à la liturgie traditionnelle qu'envers des pratiques liturgiques objectivement contraires aux normes de l'Église ?
La véritable unité liturgique ne consiste pas à imposer partout les mêmes usages, mais à demeurer ensemble dans la même Tradition de l'Église. Elle suppose une même fidélité au Magistère, aux normes liturgiques et au principe selon lequel une discipline ecclésiastique, parce qu'elle est prudente et réformable, ne peut être comprise ni appliquée en rupture avec la Tradition qu'elle est appelée à servir. Elle exige également un égal respect des droits des fidèles et une même sollicitude pastorale envers tous. Comme l'a rappelé le pape Léon XIV lors de son voyage en Espagne, l'Église est appelée à vivre « l'unité dans la diversité ». Sans cela, la recherche d'une uniformisation au détriment de cette continuité risquerait paradoxalement d'accentuer les divisions jusqu'à la fracture, faisant du sacrement de l'unité le lieu où se manifestent les divisions les plus visibles.
Le véritable enjeu
Le débat dépasse largement la seule question de la messe traditionnelle. Il touche à une interrogation beaucoup plus profonde. Comment préserver l'unité sans réduire cette unité à une uniformité ? Comment combattre les véritables dérives sans pénaliser des communautés qui vivent paisiblement leur fidélité à l'Église ? Comment appliquer une discipline liturgique sans donner l'impression de renier ce que Benoît XVI avait lui-même reconnu comme appartenant pleinement au patrimoine du rite romain ?
C'est probablement là que se situe aujourd'hui la véritable difficulté de Traditionis Custodes. Non pas seulement dans les textes eux-mêmes, mais dans la manière dont ils sont appliqués et perçus.
Une autorité qui veut préserver l'unité doit toujours veiller à ce que les mesures destinées à combattre les divisions ne deviennent pas elles-mêmes une nouvelle cause de souffrance et d'incompréhension pour ceux qui n'ont jamais voulu rompre la communion de l'Église.
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Commentaires
« Je ne sais pas à quel point le Saint Père connaît bien l'intention, mais je crois qu'une chose est claire pour tout le monde : le Saint Père veut unir tout le monde. Tout est question d'unité.
Ma préoccupation est que si ces restrictions restent en place... les gens se sentiront sans autre option [mais] de chercher où ils peuvent expérimenter une nourriture spirituelle de la manière la plus traditionnelle... Ils doivent sortir des institutions et des communautés officiellement approuvées. Ils le feront. Donc je pense qu'il y a une inquiétude concernant l'unité des deux côtés. »
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