Introduction

Le sacré et l’interdit constituent le fondement de la pédagogie de la vie et de la société. Leur recul nous condamne à l’arbitraire. Il alimente les peurs. Nos sociétés occidentales ainsi que les autres sociétés par capillarité se sont auto-mutilées, désappropriées d’elles-mêmes. Elles ont perdu l’intelligence de la dignité et du respect de la vie. Elles sont actrices de la décivilisation. Elles ont renouvelé la faute du roi Saül ; n’obéissant pas à Dieu, ne Lui rendant plus grâce, elles se tournent vers les ténèbres.

L'hérésie du schisme de la Réforme protestante est l'une des premières causes de l’effacement social du sens du sacré, que les réformés ont substitué par une morale rigoureuse qui, elle-même, nous a conduits à l’effondre­ment que nous subissons en ces jours ; la morale est rem­placée par une pratique désor­donnée de la liberté, orientée vers un certain triomphe économique et social pour ceux qui peuvent y accéder.

Le mot sacré est d’origine russo-bulgare « sak- » d’où viennent les mots sacre, sacrer ; ils dérivent d’une ancienne racine romane « sacus » qui a donné saccage, sacrilège.

Le concept du sacré relève de la sphère religieuse, cependant, il exerce une influence sur la société. Il acquiert une signifi­cation radicale dès la Révélation chrétienne, laquelle débute avec Moïse. Il se manifeste au Jardin des Délices par l’interdiction du fruit défendu. Il s’insère dans le socle pédagogique par ses liens constitués avec les vertus ; il entre en interaction avec d’autres concepts, dont l’usage de la liberté. Sa présence au sein de la société se manifeste à travers des objets, des lieux, des gestes que l’homme destine à sa relation à la transcendance et à son prochain. Et, par inversion, sa présence est étirée à la création, condui­sant à une aliénation.

La liturgie est la pédagogie du sacré, elle exerce une influence significative sur les comportements individuels et sociaux. Elle soutient le sujet à répondre à l’aspiration de la transcendance. Elle structure les cultures et les sociétés. Parmi les objets et lieux dédiés au sacré, on trouve l’église-sanctuaire qui revêt une signification géo-temporelle et géo-éternelle ; ce lieu consacré soutient et nourrit l’identité du peuple, à l’exemple du Temple de Jérusalem.

Le terme « temple » a une racine indo-européenne *ten- qui signifie couper, séparer. Il délimite un espace distinct, situé au cœur de la cité où le temps de l’homme rencontre le Présent transcendant de Dieu. Certains étymologistes avancent l’hypothèse d’une racine commune pour les termes « temps » et « temple », ce qui semble pertinent, dans la mesure où le temple constitue l’écrin où le temps de l’homme s’ouvre au Présent divin qui descend vers lui. Un mystère en soi constitutif de celui de l’Eucharistie.

Le prêtre est le pont ordonné entre le temps et le Présent divin, un pont de délivrance, de liberté renouvelée, de vérité et de charité.[note : « Vous périssiez tous dans ce fleuve, car personne, par son propre mérite, ne pouvait atteindre la vie éternelle. Pour vous préserver de ce malheur, je vous ai donné mon Fils comme un pont sur lequel vous pouvez passer sans danger le fleuve et les orages de cette vie. »1 Il fait entrer le fidèle dans cette dimension où la transcendance se laisse toucher. Il devient l’échelle par laquelle il accède à la surréalité, l’immanence se laissant assumer par la transcendance. La mission du prêtre revêt une signification profonde à travers la liturgie, laquelle constitue une réalité sociale essentielle. Le pécheur, par les sacrements, y renouvelle sa fonction d'intercesseur, son sacerdoce royal par et dans l'Église. Il est uni à l'Immaculée Conception, qui intercède avec lui auprès de son Fils et lui-même s’offre à son Père.

Le fidèle, dans le sanctuaire, se met en présence de Dieu qui l'accueille dans Son Présent divin ; une Présence immuable, enfermée dans le tabernacle. Le temps de l’homme assumé par Dieu procède de la fruition des mystères conjoints de l’Incarnation du Verbe, de la Résurrection et de l’Ascension. L’Incarnation du Verbe confère une signifi­cation renouvelée du temps de l’homme, lequel se trans­forme en substance, car Dieu et l’homme l’informent, lui donnant une forme qui est tout à la fois temporelle et intemporelle. Le sacrement de l’Eucharistie en est l’expression sublime.

Le temps est substance en ce qu’il établit un lien entre l’être de l’homme et l’Être de Dieu, cependant sa substance est transitoire, puisqu’elle est conditionnée à la durée de la vie de l’homme. Il perd son caractère de substance à son décès, moment à partir duquel le sujet accède soit à l'éternité bienheureuse, soit à la perpétuité douloureuse.

Le temps est un créé qui ne se comprend pas exclusivement selon une métaphysique aristotélico-thomiste. Il s’agit tout autant d’un créé réel – il se mesure par la durée – que d’un état de conscience où la grâce et la disgrâce se disputent le sujet. Il est bien autre chose qu’une réalité mesurable, il n’est pas un butoir du réalisme. En effet, le temps n'est appréhendé que par les êtres dotés de la conscience de leur propre existence, ce qui signifie qu'ils en sont les informateurs, or, seuls Dieu Créateur et l'homme possèdent une pleine conscience de la création.

Dans le sacrement de l’Eucharistie, le temps et l’éternité s’unissent sans se confondre. Dieu est présent avec son Présent immobile et avec son humanité accomplie, glorifiée. En considérant ce sacrement comme canal des grâces, il peut être concevable que la substance du temps s’y trouve ainsi que dans les autres sacrements. En effet, par chacun d’entre eux, Dieu descend à notre rencontre avec la Très Sainte Trinité pour nous réconcilier et nous ascensionner. L’Eucharistie contracte les mystères de l’Incarnation, de la Résurrection et de l’Ascension. Elle est l’excellence du don divin qui reçoit celui de l’homme qui est transsubstantié, comme le dit le célébrant : le pain et le vin sont « fruits de la Terre et du travail de l’homme ». Le temps de l'homme ainsi que son travail sont donc constitutifs du sacrement ; c'est en ce sens que l'on peut affirmer que le temps revêt également une dimension substantielle.

L’Eucharistie annonce la transfiguration de la création, elle est en puissance le Nouveau Monde.

Ma réflexion ne se situe pas dans une perspective aristotélico-thomiste du temps, laquelle, bien qu’elle puisse apaiser l’intellect, ne satisfait pas l'homme dans sa vocation fondamentale, qui est d’être le don en réponse au don de Dieu. Lorsqu’un fidèle reçoit le « Corps et le Sang du Christ », il reçoit la totalité du Ciel ainsi que la création glorifiée, ce qui représente également la plénitude de l’homme destiné à la vie béatifique. L’Eucharistie est le sacrement et le signe de notre foi.

Le temps est un véritable don et, par conséquent, une puissance que deux personnes peuvent uniquement appréhender et transformer en substance, car elles sont les seules à avoir conscience de leur propre existence. Dieu et l'homme. Cette commune conscience de l’existence se trouve assumée par l’union hypostatique contenue dans le mystère de l’Incarnation, maintenue dans celui de la Résurrection et de l’Ascension que résume l’Eucharistie.

Le temps pourrait se dire consubstantiel au Présent immobile de Dieu. En effet, par son Incarnation, le Verbe assume le temps de l’homme sans se départir de son Présent divin – le temps devint substance du Présent divin – et, glorifié par sa Résurrection, qui ouvre à l’éternité. Jésus-Christ nous donne les clefs de compréhension du temps par le sacrement de l’Eucharistie qui renouvelle les mystères de sa Passion, de son Incarnation et de sa Résurrection. La création tout entière est un sacrement de consolation a posteriori, un mystère qui outrepasse ce que l’on peut en comprendre. Afin de l’appréhender dans la perfection de Dieu, peut-être faudrait-il recevoir la création comme le don qu’elle est ? À quoi bon comprendre les mécanismes de la création si elle n’est pas reçue comme don : « À quoi bon gagner tous les royaumes de la Terre si c’est pour perdre son âme ? » La compré­hension que tout un chacun a de la création s’inscrit dans le concept du don, d’autant plus que l’homme en est la cause finale naturelle. Au vu de la situation actuelle, il importe qu’il fasse une lecture intros­pective du don qu’il est, et ainsi retrouver sa place, soit au centre et à son sommet. Il ne devrait pas subir la création, mais la vivre ; il ne la subit que parce qu’il refuse Dieu. Soit il la détruit, soit elle lui devient une aliénation qu’il idolâtre et de ce fait, elle se retourne contre lui.

L’Église et le foyer chrétien sont les lieux dédiés à la Présence divine, au Dieu transcendant. Ils instruisent le sacré et la vie ainsi que l’importance ontologique du don ; c’est pourquoi un foyer chrétien devrait aménager un oratoire doté d’une lampe à huile, une veilleuse demeurant allumée jour et nuit, rappelant la Présence de Dieu et l’inviolabilité de la vie. Le foyer matrimonial chrétien édifie le fondement du sacré domestique qui, dans le prolongement de la liturgique et des sacrements, rayonne dans la société. Les époux se situent dans l’intention originelle d’Adam et Ève. L’institution de l’union matrimoniale se fonde au Paradis, au Jardin des Délices, avant la faute originelle. Elle forme la première cellule de la société. Elle établit le premier réseau relationnel de la vie morale et sociale qui exprime le don reçu de Dieu et qui Lui est rendu. La tradition chrétienne désigne la famille par cette appellation : « petite Église domestique ». Elle incarne la réalité du mystère de l’Alliance établie entre le Christ et l’Église ainsi qu’entre le Dieu Créateur et toute la création.

L’alliance matrimoniale a sa cause instru­mentale et sa signification dans celle établie entre Adam et Ève, laquelle constitue la cause méritoire de toutes les alliances que Dieu contracte avec l’homme, y compris la Nouvelle Alliance. Le foyer catholique est le premier missionnaire, et le berceau par lequel la lumière divine se diffuse dans la société, et le lieu où se donne la première éducation au sacré, à la vérité, au bien et à l’amour. La première cause de l’agression de l’homme contre la nature, depuis l’Incarnation du Verbe, est l’institution du divorce.

Le sacré est un élément indispensable de la vie sociale, un facteur éducatif. Il est l’une des significations de la norme naturelle et surnaturelle intangible de la liberté. Il façonne des hommes et des femmes par le don mutuel. Son rejet fragilise la société, et entraîne la perte intelligible des vertus. La société glisse dans l’animalité, la violence…

(à suivre...)


  1. Sainte Catherine de Sienne, Dialogue et oraisons, ch.13, 6