Œcuménisme : l'Église a-t-elle fait marche arrière ?
L'œcuménisme a été condamné fermement par Pie XI et pourtant, moins de 40 ans plus tard, le Concile Vatican II encourage l'œcuménisme en lui consacrant un décret. Alors on peut se poser la question : l'Église aurait-elle pu se tromper ? N'y a-t-il pas sur ce point une contradiction qui pourrait amener à douter du Concile ?
Non, il n’y a pas de contradiction doctrinale fondamentale, mais un changement pastoral et méthodologique net qui s’inscrit dans une herméneutique de réforme dans la continuité (selon l’expression de Benoît XVI), et non dans une rupture. Certains traditionalistes y voient cependant une rupture pratique ou une inversion d’attitude. Penchons-nous donc sur les textes.
L'encyclique Mortalium Animos (Pie XI, 6 janvier 1928)
L’encyclique ne naît pas dans l’abstraction. Elle est directement liée à des enquêtes menées notamment en Allemagne sous le nonciat d'Eugenio Pacelli (futur pape Pie XII). Des associations comme la « Haute Église Œcuménique » (Alta Chiesa Ecumenica) et la revue Una Sancta tentaient de rapprocher catholiques et protestants sur un fondement jugé indifférentiste. Ces affaires allemandes, associées aux Conversations de Malines (initiatives du cardinal Mercier avec les anglicans), aboutirent à la condamnation solennelle.
Pie XI condamne le mouvement « pan-chrétien » (ou œcuménique) de son époque, largement d’inspiration protestante (conférences de type Faith and Order, etc.). Les points centraux sont :
- Le rejet de l’indifférentisme : l’idée que toutes les religions (ou confessions chrétiennes) sont plus ou moins bonnes et équivalentes, comme expressions d’un sentiment religieux naturel. Cela mène au naturalisme et à l’athéisme.
- Le rejet d’une unité par fédération de communautés divisées ayant des doctrines contradictoires, ou par un « plus petit dénominateur commun » (distinction arbitraire entre dogmes fondamentaux et non fondamentaux).
- L’unité de l’Église voulue par le Christ existe déjà, visible, dans l’Église catholique (une foi, un gouvernement sous le successeur de Pierre, une discipline). Elle n’est pas un idéal futur à construire.
- L'interdiction pour les catholiques de participer aux assemblées non catholiques visant cette « unité », car cela donnerait crédit à un « faux christianisme, tout à fait étranger à l’unique Église du Christ ».
- La seule voie de l’unité : le retour des séparés à l’unique vraie Église de laquelle ils se sont éloignés.
Le document vise explicitement les erreurs modernistes et relativistes de l’époque, non pas tous les efforts de rapprochement.
Le décret Unitatis Redintegratio (De Oecumenismo, Vatican II, 21 novembre 1964)
Le Concile encourage l’engagement catholique dans le mouvement œcuménique à travers ces points centraux :
- Le Christ a fondé une seule Église. Les divisions contredisent sa volonté. L’unité pleine et visible « subsiste » dans l’Église catholique, qui possède la plénitude des moyens de salut et ne peut la perdre.
- Les communautés séparées possèdent des éléments de vérité et de sanctification (Écriture, baptême, grâce, parfois des sacrements valides, surtout chez les Orientaux). Les baptisés y sont en communion imparfaite avec l’Église catholique mais sont de vrais chrétiens (« frères séparés »). On ne leur impute pas personnellement le péché de la séparation historique.
- L’œcuménisme catholique implique : la conversion du cœur, la réforme intérieure de l’Église, le dialogue théologique (sans irénisme faux), la prière commune (sous conditions, pas de communicatio in sacris indiscriminée), la coopération.
- L'objectif est la restauration de la pleine unité visible dans l’Église catholique (pas une fédération ni un compromis doctrinal). On évite de relativiser les dogmes ; on parle de « hiérarchie des vérités » pour le dialogue, sans nier qu’elles soient toutes obligatoires.
- L’unité n’est pas à inventer ; elle existe déjà pleinement dans l’Église catholique et doit s’étendre.
Continuité doctrinale
Les deux textes s’accordent sur l’essentiel :
- L'unicité et la plénitude de l’Église catholique comme unique Église du Christ.
- Le rejet de l’indifférentisme et du relativisme doctrinal.
- La nécessité de la pleine communion (foi, sacrements, gouvernement) pour atteindre l’unité parfaite voulue par le Christ.
- Le baptême et certains éléments de grâce hors des limites visibles de l’Église catholique (déjà admis dans la tradition, même si Mortalium Animos insiste moins dessus).
Unitatis Redintegratio ne reprend pas les erreurs spécifiquement condamnées par Pie XI (fédération égalitaire, relativisation des dogmes, unité comme pure construction future). L’œcuménisme de Vatican II est explicitement catholique : il vise le retour à la pleine communion, sans abandon de la doctrine.
Benoît XVI a proposé l’herméneutique de la réforme dans la continuité (discours à la Curie, 22 décembre 2005) : le Concile renouvelle et développe, sans rupture avec le sujet unique qu’est l’Église. Il y a discontinuité sur des aspects contingents (méthode pastorale adaptée aux circonstances), mais continuité sur les principes.
Discontinuité / changement d’attitude
Il y a un changement pastoral et disciplinaire clair dans plusieurs domaines :
- De l’interdiction de participation aux assemblées non catholiques, à l’encouragement du dialogue, de la prière commune (encadrée) et de la coopération.
- D’une insistance quasi exclusive sur le « retour » immédiat, à la reconnaissance d’une communion imparfaite déjà réelle et d’un processus progressif.
- Un langage plus positif (« frères séparés », « éléments d’Église ») au lieu d’une condamnation globale du mouvement.
Ce changement s’explique essentiellement par le contexte (après les deux guerres mondiales, évolution des communautés séparées, réflexion théologique préalable chez des auteurs comme Congar) et par une application différente des mêmes principes persistants.
Il ya pourtant souvent débat autour de cette question. Des critiques (surtout traditionalistes) y voient pour beaucoup une rupture pratique qui a favorisé, dans les faits, un certain indifférentisme post-conciliaire. D’autres y voient un développement légitime de la doctrine (éléments déjà présents dans la tradition sur le baptême et la grâce hors des frontières visibles).
En conclusion
Il n’y a pas de contradiction doctrinale entre la condamnation de l’œcuménisme faux (indifférentiste, fédérationniste) de Mortalium Animos et la promotion d’un œcuménisme catholique dans Unitatis Redintegratio. C’est une continuité avec développement et renouvellement pastoral, selon la lecture officielle de l’Église. La tension ressentie vient surtout de l’application concrète (souvent hors du cadre fixé par l'Église) et des interprétations divergentes (rupture vs continuité). Les documents se complètent si on lit Vatican II à la lumière de la tradition antérieure, et non contre elle.
En tant que fidèles, souhaitons que nos pasteurs aient à cœur de respecter la cadre défini par l'Église, en évitant soigneusement des "innovations" qui pourraient apporter une confusion regrettable et conduire finalement à plus de division.
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