L'humanité dans tous ses états (6)
Chapitre n°6
L'histoire – 2ème partie
L’histoire n’est pas une science, mais la mémoire collective et individuelle du combat épique entre salut et damnation, sanctification et péché, don et refus du don. Le don est la véritable nature anthropologique de l’homme et la signification de la société chrétienne.
L’opposition entre préhistoire et histoire est une convention idéologique du XIXᵉ siècle (positivisme, naturalisme, scientisme, évolutionnisme). Elle a pour objectif de contester la Révélation et de légitimer la Révolution, laquelle s'est révélée être l'une des plus redoutables machines à détruire la société chrétienne. Néanmoins, le récit de la Genèse est considéré comme historique au sens littéral par le pape Pie XII. Adam nomme les animaux, un acte de souveraineté et de relations. Il reconnaît Ève et pose le premier acte d'alliance, fondement de toutes les alliances incluant la Nouvelle Alliance. Leur révolte introduit le mal dans l'histoire : un fait objectif, libre, mémorisable, aux conséquences de portée universelle.
Saint Augustin écrit que l’histoire commence avec le temps : « Le monde a commencé, non pas dans le temps, mais avec le temps. » Il perçoit juste. Le temps n’a pas la matière pour cause instrumentale, pas plus qu’il ne lui est un accident. La matière et le temps sont en lien de nécessité et non de nature. Ils sont intangibles à la création visible, créés dans un même instant T avec en commun l’homme, cause finale naturelle.
Les aristotélico-thomistes posent le postulat suivant : le temps n’est pas une substance, car le concept de substance implique une information qui donne une forme et une détermination, ce qui est juste du seul point de vue du réalisme qui, dans le cas présent, concerne la matière qui a une forme et une détermination.
Cependant, le temps en tant qu’il est un créé au même titre que la matière, se trouve en puissance dans la pensée de Dieu le Père ainsi que la matière, et donc, comme pour elle, il a sa détermination, qui est de permettre à l’homme de corriger l’usage de la liberté, d’ordonner son activité au bien. Il participe avec la matière à l’histoire, ce qui fait de lui un don à part entière. Il collabore à la Miséricorde, puisque par les sacrements les actes peccamineux s’effacent de la mémoire divine et peuvent être réparés dans ce temps. Peut-on vraiment soutenir que le temps n’est qu’un accident de la matière et que celle-ci en serait la cause instrumentale ? Oui, mais alors, il ne serait donc pas substance, dans ce cas il ne serait pas déterminé.
Le postulat aristotélicien suit une logique propre au réalisme, une posture intellectuelle qui aboutira à l’hyperréalisme et fermera tout accès à une pensée plus spéculative, plus réceptive, disposée au don. Les aristotélico-thomistes se sont fermés à d’autres possibles. Les intellectuels s’habillent aussi en Prada !
La solution se trouve peut-être dans la réponse à cette question : qui coécrit l’histoire ? Dieu et l’homme, car ils sont les seuls à avoir conscience de leur existence. Ni la matière, ni le temps, ni aucun créé et créature, en dehors de Dieu et de l’homme, n’a conscience ni de l’existence, ni du temps.
La nature du temps ne serait donc pas le problème, mais qui informe le temps est la question. Si la matière est informée par la cause qui la crée : mémoire de forme, pourquoi l’homme qui modèle la matière, et fait un usage réfléchi du temps, n’informerait-il pas le temps, puisque Dieu et lui sont les seuls à avoir une pleine conscience de leur existence ?
Le temps devient substance quand Dieu nous rejoint et par le mouvement de l'homme qui, par son travail et donc par l’usage du temps, fait son action de grâce, et donne la matière du sacrement eucharistique. C’est sans doute la raison pour laquelle l’homme dit selon : qu’il perd son temps ou que le temps passe trop vite ou qu’il court après le temps ou qu’il prend le temps.
La proposition aristotélico-thomiste sur le temps s’établit du point de vue de la réalité, mais la réalité est subordonnée à la surréalité, qui est Dieu.
Dieu qui coécrit l’histoire avec l’homme, et donc tous les deux informent le temps.
Le postulat aristotélico-thomiste ferme la question, une position qui n’est pas juste selon la sagesse chrétienne, quoi qu’elle satisfasse à la rigueur d’un hyperréalisme agissant un peu comme un stérilisateur.
Saint Augustin, au sujet du temps et de l’histoire, a eu l’intuition non d’une réponse mathématique, logique, mais d’une ouverture à une intériorité concernant la conjonction du temps et de l’histoire. Sa position nous incite à poser les fondements d’une sagesse chrétienne, catholique, qui s’élabore non pas selon un volontarisme, mais sur le schéma du don, ce qui est conforme à la Révélation qui est le don parfait.
Voltaire dit de l’histoire qu’elle n’est que le tableau des crimes et des malheurs. Il nous renvoie au péché originel. Il pose une réflexion proche de la Révélation ; sa pensée est celle du chat qui court après sa queue. Ce qu’il hait, le tourmente.
Hegel nous dit : « L’histoire du monde commence à ce moment où l’esprit entre dans la conscience de lui-même. » Il nous renvoie à la création d’Adam et Ève, qui, de par leur liberté, ont posé un acte fautif.
Aristote propose : « La matière est ce qui est en puissance, et ne devient histoire qu'à travers l'acte d'une forme intelligible. » Cette proposition n’est pas juste, car la matière non informée – en puissance en Dieu le Père – comme le temps étant tous les deux ordonnés à une fin, ouvrent l’histoire en puissance. Dès que Dieu le Père pense la création, celle-ci existe en puissance, et il ne s’imagine pas que le Père éternel l’ait pensée par accident, par étourderie. Le Verbe dit la pensée de son Père, la matière devient substance, puisque la Parole de Dieu le Fils est acte, l’histoire s’ouvre.
L’historien n’a pas à indiquer à quel moment l’histoire commence, mais à nous la dire, à nous la lire. Elle existe déjà dans l’être et dans l’ordre voulu par Dieu, comme conséquence de sa pensée créatrice, ayant pour support la toile tissée par la liberté, la vérité et l’amour. Elle est la mémoire de notre origine divine, de notre chute, de notre rédemption.
Nous la coécrivons, non comme des spectateurs, mais comme des fils adoptifs unis au Christ Jésus. Elle nous dit qui nous sommes : enfants de Dieu ! Affirmons notre place au cœur de la création et en son sommet.
Il n’y a pas de sens de l’histoire, elle est simplement le recueil de nos débats intérieurs. Elle n’est pas une science fondamentale, mais une conséquence du don de la vie intelligente. Elle témoigne que l’homme est un projet de vérité et d’amour, témoignage nécessaire dans le fracas de nos sociétés désarticulées, ensevelies dans une confusion jamais connue.
(fin de ce premier cycle, le prochain s’ouvrira sur le concept du sacré : le pédagogue de la vie)