L'humanité dans tous ses états (4)
Chapitre n°4
Ecce Homo – Voici l’Homme !
Ponce Pilate présente Jésus à une foule en transe chargée de haine en ces termes : « Ecce Homo – Voici l’Homme ! » Il expose la profondeur de la condition de l’homme pécheur. Son visage défiguré est la lumière la plus pure jamais donnée à contempler : vérité, amour, vie. L’Esprit Saint le fit comprendre à saint François quand il embrassa le lépreux. L’Homme des douleurs, pour nous catholiques, est-il toujours une réalité dans notre vie de foi ? L’aurions-nous effacé de notre mémoire ? Ne devrions-nous pas le laisser nous atteindre ? Est-Il encore pour nous l’unique chemin de vérité ?
Nos pères, depuis Abel le Juste, se posent la même question : qu’est-ce que l’homme ? Abel dit « c’est moi ! » face à son frère Caïn qui le tue. Jésus reprend ce « c’est Moi ! », et son écho parcourt la terre. Nos martyrs passés et présents reprennent cette parole : « c’est moi ! » Ne serait-il pas temps de laisser Jésus le redire par nous, ses fidèles ? Depuis sa résurrection, Il ne cesse de nous le dire dans le don qu’Il est. L’entendons-nous dès le lever du soleil jusqu’à son coucher ?
Dieu le Père en envoyant son Fils révèle l’homme à lui-même. Une révélation de l’homme qui commence dès le Buisson ardent avec Moïse. N’acceptons pas qu’on nous ferme ce chemin.
L'« Ecce Homo » est le point le plus bas et le plus élevé de la vérité. Si l’homme pécheur est exposé dans le prétoire, la royauté de Jésus et celle de l’homme le sont tout autant. Une gloire rejetée, puis restaurée de la Croix à la Résurrection. Dieu nous dit : Voilà qui tu es vraiment… et c’est jusque-là que je t’aime. Et, à sa Résurrection, Il me dit : Voilà ce à quoi je t’appelle.
Notre réponse à cette ultime invitation demande que nous nous appuyions sur une authentique sagesse chrétienne. Elle se trouve contenue dans la Révélation faite à Moïse, et ouvre ses possibles avec l’Annonciation et la Résurrection. En a-t-on posé les fondements ? Oui et non, car nous ne nous sommes pas libérés des pensées païennes. N’est-il pas temps de les ordonner à partir de l’expérience de notre foi ? Elle a été ébauchée par saint Augustin ? Elle est le lieu originaire de la manifestation de l’être. Notre sagesse est celle du don, et le Don est une Personne. Dieu mendie notre amour ! « L’amour est-il aimé ? » s’écriait saint François d’Assise. Allons-nous lui répondre enfin ?
Osons un langage propre, délivré des grilles éculées de tous les paganismes. Partons de la structure trinitaire comme ontologie première : Dieu le Père est la Paternité incréée, subsistante et relation. L’Être est don, le don est une Personne. Repensons la voie à peine tracée et vertigineuse de l’intuition de Maître Eckhart, d'Angélus Silesius, de saint Jean de la Croix : l’âme est la capacité d’accueil du don absolu, un espace vide et substantiel où Dieu réside. L’âme est aussi un don.
L’Incarnation et la Résurrection forment le principe d’intelligibilité de la création qui est signe, considérant que l’humanité est prédestinée à devenir Corps du Christ. C’est donc sur ce point d’appui que nous devrions structurer la sagesse chrétienne. Notre anthropologie refuse celle du pessimisme, celle du Dieu mort, de l’homme vermine, celle de l’hybris prométhéenne, celle du mythe orgueilleux de Nietzsche. Le surhomme qui se fait dieu par la technique.
L’homme est investi d’une grandeur et d’une dignité qui lui sont consubstantielles, données dès le premier génome et que mémorise, à cet instant T, la personne en voie d’accomplissement. L’anthropologie chrétienne est celle du don par le chemin de la vocation à l’intérieur du sacrement du baptême ; ce don s’accomplit dans le mystère eucharistique. Notre anthropologie protège l’homme dès le premier génome jusqu’au vieillard, du premier sourire au lever du soleil jusqu’aux larmes à son coucher. Dignité non des capacités ou de la rentabilité, mais de l’amour du Créateur.
Du premier sourire au dernier coucher de soleil, du génome au vieillard : il est la créature indépassable, assumée par Dieu fait homme. C'est une personne. Quelle autre cause, en dehors de Dieu, pourrait façonner l'homme tel qu'il est ?
Rechercher la vérité n’est pas un contentement intellectuel, c’est un impératif surnaturel et moral. Elle introduit en l’homme naturel les lumières de la sagesse divine. Tout homme lui est ordonné, le fidèle l’est bien davantage, aucun fils de l’Église ne devrait se dispenser de la rechercher. Elle nous configure à la Très Sainte Trinité, elle nous rend sociables dans un ordre supérieur : la charité. Elle protège notre identité, et par elle nous sommes appelés à la vision béatifique : « Voir Dieu tel qu’Il est ». Le fidèle part de l’Incarnation et de la Résurrection pour poser les fondements de la sagesse qui nous ressemble, inspirée de l’Esprit Saint. Saint Paul de Tarse, l’Évangéliste saint Jean et toute la Révélation depuis Moïse en contiennent tous les possibles. N’oublions pas : ce sont des ânes et un ânon qui ont porté la Vérité. Peut-être est-il temps de préserver la race des equus asinus… avant qu’elle ne s’éteigne de fous rires en entendant nos sages, selon le monde, discourir sur la vérité et sur l’homme ; eux qui charment le chaland, montrant leur croupe de baudet caparaçonnés de rutilances médiatiques.
(à suivre...)