À quand une nation catholique ?
Pendant des siècles, malgré ses fautes et ses faiblesses, le royaume de France a cherché à faire rayonner la foi catholique dans ses institutions, sa culture, son droit et sa conception du bien commun. La recherche du vrai, du bien et du beau allait de pair avec une grande diversité de provinces, de coutumes, de métiers, de communautés et de traditions au sein de la Fille aînée de l'Église.
Aujourd'hui, cette expression embarrasse. Elle fait sourire. Elle dérange. Parfois, elle est instrumentalisée pour servir des intérêts ou des ambitions qui lui sont étrangers. Mais, le plus souvent, pour beaucoup, la France catholique n'est plus qu'un souvenir dont il faudrait rougir, une page d'histoire à tourner au plus vite, une vieille relique encombrante qu'il conviendrait enfin d'enterrer. Pour d'autres, elle demeure une espérance. Une espérance qui interroge.
Car une question demeure. À quand le retour d'une nation catholique ? À quand le retour de la France catholique ?
Non pas une théocratie. Non pas un régime de contrainte. Non pas le retour imaginaire d'un passé idéalisé. Mais une nation qui retrouve le sens du bien commun, qui reconnaisse la dignité sacrée de toute vie humaine, qu'il existe une vérité au-dessus des modes et des majorités du moment, et que Dieu demeure la source de l'être, l'origine et la fin de l'homme comme de la société.
Une nation qui cherche concrètement à mettre en pratique les grands principes de la doctrine sociale de l'Église. Une nation qui comprenne que la liberté ne consiste pas à faire n'importe quoi, mais à rechercher le vrai bien. Une nation qui sache que la justice ne peut survivre longtemps lorsqu'elle se sépare de la vérité.
Bref, une nation catholique. Une nation qui sache d'où elle vient. Une nation qui sache ce qu'elle est. Une nation qui sache où elle va. Une nation avec une mémoire, une culture et surtout une âme.
Mais c'est précisément parce que cette nation n'existe plus aujourd'hui, que nombreux catholiques se retrouvent confrontés à une difficulté nouvelle. Comment vivre chrétiennement dans une société dont les lois, les priorités et parfois même les valeurs semblent s'éloigner toujours davantage de celles qu'ils considèrent comme justes ? Comment contribuer loyalement à la vie de la cité lorsque certaines décisions publiques heurtent profondément leur conscience ? Comment servir le bien commun lorsque l'on a le sentiment que celui-ci est de plus en plus difficile à définir ?
C'est dans ce contexte qu'apparaît une question très concrète. Une question qui touche chaque citoyen, chaque travailleur et chaque famille.
Entre conscience morale et bien commun : jusqu'où rendre à César ?
Alors même que la sécurité recule, que la justice paraît souvent impuissante et que la cohésion nationale se fragilise, une question de conscience traverse aujourd'hui de nombreux catholiques et citoyens : jusqu'où rendre à César ?
Pendant des siècles, les chrétiens ont accepté l'impôt. Ils l'ont accepté parce qu'il permettait de financer les missions essentielles de l'autorité politique : protéger les personnes, rendre la justice, défendre le pays, entretenir les infrastructures et venir en aide aux plus faibles. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » La formule est connue. Mais encore faut-il savoir ce que l'on rend à César. Et surtout ce que César fait de ce qu'il reçoit. Car l'impôt n'est jamais seulement une question d'argent. Il touche aussi à la conscience lorsqu'il finance ce que celle-ci réprouve.
En effet beaucoup ont aujourd'hui le sentiment qu'une partie croissante de l'argent public ne sert plus seulement le bien commun... L'IVG est financée par la collectivité. Certaines prises en charge liées à la transition de genre le sont également. Et demain, si l'aide à mourir est définitivement instaurée, l'euthanasie ou le suicide assisté pourraient eux aussi être remboursés comme un soin ordinaire.
Pour beaucoup de catholiques et de citoyens, il ne s'agit pas d'un simple débat budgétaire. Il s'agit d'un problème de conscience. Peut-on financer sans malaise ce que l'on considère comme contraire à la loi morale et au respect de la vie humaine ?
Une participation indirecte mais réelle
La théologie morale distingue les responsabilités. Celui qui accomplit volontairement un acte qu'il juge immoral n'a pas la même responsabilité que celui qui subit un système qu'il n'a pas choisi. Le contribuable ne décide pas personnellement de l'affectation des fonds publics. Il paie parce que la loi l'y oblige.
La tradition catholique parle alors de coopération matérielle indirecte et contrainte. Cette distinction est importante. Elle explique pourquoi l'Église n'a jamais enseigné que le simple paiement de l'impôt constituait une approbation de tout ce que finance l'État.
Et pourtant le malaise demeure. Car la conscience sait faire la différence entre la responsabilité directe et la responsabilité indirecte, mais elle ne parvient pas toujours à faire taire la souffrance qui l'accompagne.
Nous payons. Nous cotisons. Nous consommons. Nous produisons. À chaque salaire, à chaque facture, à chaque achat, une partie de nos ressources alimente un système dont certaines orientations sont contraires à la loi de Dieu. Aussi, un malaise peut s'installer dans les consciences : « Je contribue malgré moi à financer ce que je considère comme contraire au respect de la vie et à la loi de Dieu. »
Le problème ne se limite plus à l'argent
L'argent n'est peut-être que la partie visible du problème. Ce qui inquiète davantage est ailleurs : dans la liberté de conscience. Puis-je encore dire publiquement qu'une pratique est moralement mauvaise ? Puis-je encore défendre la vie sans être immédiatement disqualifié ? Puis-je encore exprimer une conviction chrétienne sans être soupçonné d'intolérance ?
Les débats autour du délit d'entrave à l'IVG ou ceux qui concernent l'objection de conscience alimentent ces interrogations. Car ce qui est en jeu n'est pas seulement le droit d'agir. C'est parfois le droit de penser, le droit de parler, le droit de témoigner et le droit de dire non. Et lorsque le refus devient suspect, lorsque le silence est exigé et l'approbation attendue, certains y voient déjà une préfiguration de la marque de la bête avant l'heure.
Un système qui déshumanise
Mais le problème ne se limite pas à certaines lois. Il touche le modèle de société lui-même.
Nous vivons dans un monde qui promet toujours plus : plus de confort, plus de biens, plus de consommation. Et pourtant beaucoup ont le sentiment de vivre moins : moins de temps, moins de liens, moins de familles, moins de silence, moins de Dieu.
Nous possédons davantage, mais nous avons moins de temps pour nos enfants, moins de temps pour nos parents, moins de temps pour nos amis, moins de temps pour vivre.
Nous communiquons davantage, mais nous nous rencontrons moins. Nous sommes connectés au monde entier et parfois devenus étrangers à notre propre voisin. Les villages s'éteignent. Les familles se fragilisent. Les communautés se dissolvent. La solitude progresse. L'individualisme règne. Peu à peu, l'homme risque de n'être plus qu'un rouage économique : un producteur, un consommateur, un contribuable.
Or la doctrine sociale de l'Église enseigne exactement l'inverse. L'économie doit être au service de l'homme, jamais l'homme au service de l'économie. Le travail doit permettre de vivre, non de survivre. La famille doit demeurer le cœur de la société. Les communautés naturelles doivent être protégées. Car une civilisation qui perd le sens de la famille, de l'enracinement, de la transmission et de Dieu finit toujours par perdre le sens de l'homme lui-même.
Des catholiques orphelins de nation ?
C'est sans doute là le malaise le plus profond. Ce sentiment d'étrangeté ne vient pas seulement de certaines lois ou de certains choix politiques. Il vient aussi du fait que beaucoup de catholiques ne trouvent plus aujourd'hui de nation cherchant explicitement à organiser sa vie publique selon les grands principes de la doctrine sociale de l'Église.
Mais alors pourquoi diable n'existe-t-il plus aujourd'hui de nation catholique ?
Pourquoi les principes de la doctrine sociale de l'Église ont-ils été progressivement écartés de la vie publique ?
Pourquoi la France, autrefois appelée la Fille aînée de l'Église, paraît-elle aujourd'hui si éloignée de ses racines chrétiennes ? Pourquoi ?...
D'abord parce que Dieu l'a permis. Non pas parce qu'Il aurait abandonné son peuple. Non pas parce qu'Il voudrait la disparition de la France chrétienne. Mais parce qu'aucune nation, pas plus qu'aucun homme, ne peut durablement s'éloigner de Dieu sans en subir les conséquences.
Les sociétés récoltent ce qu'elles sèment. Les nations aussi.
Et lorsque Dieu permet les épreuves, c'est souvent pour appeler à la conversion, réveiller les consciences et rappeler aux hommes qu'ils ne peuvent bâtir durablement sans Lui.
Au fond, tout se résume peut-être à une question de fidélité.
Fidélité à Jésus-Christ présent dans la Sainte Eucharistie et à son Sacré-Cœur.
Fidélité à la Sainte Vierge Marie, Reine de France et Reine des cœurs.
Fidélité au Saint-Père, gardien de l'unité de l'Église et de la doctrine que nous avons le devoir de connaître, de vivre et de mettre en pratique.
Sans cette fidélité, on peut parler de la France catholique. On peut écrire sur la France catholique. On peut la célébrer dans les discours. Mais on ne la fait pas revivre.
Or, pour espérer la voir renaître un jour, il est trois mots qui riment avec espérance et qui résonnent plus fortement que tous les programmes, tous les partis et tous les discours :
"Pénitence. Pénitence. Pénitence."
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