La doctrine sociale de l'Église (1/2)
Les fondements d'un ordre social chrétien
La doctrine sociale de l'Église est sans doute l'un des trésors les moins connus du catholicisme. Pourtant, depuis plus d'un siècle, les papes n'ont cessé de développer un enseignement destiné à éclairer la vie sociale, économique et politique à la lumière de l'Évangile.
Elle fournit les fondements, les critères et les finalités de l'action politique sans en déterminer toujours les modalités concrètes. Elle indique ce qu'une société juste doit protéger : la dignité de la personne humaine, la vie, la famille, le bien commun, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale.
En ce sens, elle constitue le socle sur lequel peut être élaboré un véritable projet de société chrétien. Son but est simple : permettre à l'homme de vivre conformément à sa dignité de créature faite à l'image de Dieu et orientée vers sa destinée éternelle.
Pourquoi la doctrine sociale de l'Église est-elle née ?
Si l'Église a toujours enseigné la justice, la charité et les devoirs propres à chaque état de vie, la doctrine sociale prend une forme systématique avec l'encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII en 1891.
Pourquoi à cette époque ?
Deux grandes mutations expliquent cette intervention.
La première est la révolution industrielle. Le XIXe siècle voit apparaître des masses ouvrières déracinées, souvent exploitées, vivant dans des conditions parfois inhumaines. Travail des enfants, misère des familles, absence de protection sociale : la question ouvrière devient l'un des grands défis de l'époque.
La seconde grande mutation est la disparition progressive des sociétés chrétiennes. Les royaumes catholiques s'effacent tandis que les États se sécularisent, se laïcisent et se coupent de leurs racines chrétiennes.
Là où les sociétés reconnaissaient publiquement Dieu, la loi naturelle et le rôle social de l'Église, s'impose progressivement une conception de l'ordre politique centrée sur l'homme et non plus sur Dieu. Le règne social du Christ est rejeté, le Décalogue cesse d'être la référence commune et la loi naturelle est remplacée par des législations parfois contraires à l'ordre voulu par le Créateur.
Pour de nombreux auteurs catholiques, cette rupture trouve son origine dans les philosophies issues des Lumières et des révolutions modernes qui prétendent construire la société sans Dieu. En rejetant Dieu, l'homme finit par ignorer le Christ ; en rejetant la loi naturelle, il ouvre la voie au relativisme moral. Là où régnaient les commandements de Dieu s'installent progressivement les lois contre nature, l'esprit d'autonomie absolue et le refus de toute autorité supérieure à l'homme.
Face à ces deux bouleversements, l'Église refuse aussi bien le libéralisme économique sans frein que le socialisme matérialiste. Elle rappelle que la société doit être organisée autour de la dignité de la personne humaine.
Les quatre péchés qui crient vengeance vers le ciel
Mais cette préoccupation n'est pas nouvelle. Bien avant les encycliques sociales, la Sainte Écriture dénonçait déjà les injustices qui détruisent les personnes, les familles et les peuples.
Le péché ne possède jamais une dimension uniquement personnelle. Il brise l'ordre de la Création, blesse les innocents, détruit les familles, engendre des injustices sociales et provoque un cri qui monte vers Dieu pour réclamer justice.
C'est pourquoi il est frappant de constater que les grands principes de la doctrine sociale trouvent déjà leurs racines dans ce que la tradition appelle les « quatre péchés qui crient vengeance vers le ciel ». Ils touchent précisément aux fondements de toute société juste : la vie humaine, la famille, la protection des plus faibles et la justice due au travailleur.
Le Christ lui-même nous avertit que nous serons jugés sur notre amour concret du prochain :
« J'avais faim et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger et vous m'avez accueilli ; nu et vous m'avez vêtu ; malade et vous m'avez visité ; en prison et vous êtes venus jusqu'à moi. »1
La tradition catholique a identifié quatre péchés particulièrement graves qui offensent Dieu et provoquent son jugement :
- Le meurtre de l'innocent2
- Le péché impur contre nature3
- L'oppression des pauvres, des veuves et des orphelins4
- La fraude du salaire dû aux travailleurs5
Ces quatre péchés montrent déjà les grandes préoccupations de la doctrine sociale : la défense de la vie, de la famille, des plus faibles et de la justice sociale.
Pour éviter de favoriser ces injustices, la doctrine sociale de l'Église propose plusieurs principes destinés à orienter la société vers le bien commun et à protéger les plus vulnérables.
Les grands principes de la doctrine sociale
La dignité de la personne humaine
Le fondement de toute la doctrine sociale est la dignité de la personne humaine.
Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église affirme :
« La personne humaine est et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions sociales. »6
L'homme n'est pas un simple individu, un consommateur, un électeur ou un agent économique. Il est une personne créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, appelée à la communion avec Lui.
De cette vérité découle la défense inconditionnelle de la vie humaine, de la conception jusqu'à la mort naturelle.
C'est pourquoi la doctrine sociale de l'Église place la défense de la vie au premier rang de ses préoccupations. Sans respect de la vie innocente, aucun ordre social juste ne peut subsister durablement.
L'avortement, l'euthanasie, les manipulations de l'embryon humain ou le mépris des personnes âgées et handicapées constituent autant d'atteintes à cette dignité fondamentale.
Parce qu'elle est le lieu naturel où la vie est accueillie, protégée et transmise, la famille apparaît comme la cellule fondamentale du corps social.
Elle est le premier lieu d'éducation, de solidarité et de transmission de la foi comme des valeurs humaines.
Sans famille solide, aucune société ne peut demeurer durablement juste et humaine.
Le bien commun
Le Concile Vatican II enseigne :
« Quant au bien commun, il comprend l'ensemble des conditions de vie sociale qui permettent aux hommes, aux familles et aux groupements de s'accomplir plus complètement et plus facilement. »7
Le bien commun est supérieur à la somme des intérêts particuliers. Il constitue la finalité propre de toute autorité politique.
La subsidiarité
Selon ce principe, une autorité supérieure ne doit pas accomplir ce qu'une communauté inférieure est capable de réaliser elle-même.
La famille, les associations, les communes et les corps intermédiaires doivent pouvoir exercer leurs responsabilités propres.
Ce principe protège les familles, les communes, les associations et les corps intermédiaires contre la concentration excessive du pouvoir entre les mains de l'État.
La subsidiarité protège ainsi la liberté contre l'étatisation excessive.
La solidarité
Tous les hommes sont responsables les uns des autres.
Comme l'enseigne Jean-Paul II :
« La détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun. »8
La solidarité exige une attention particulière envers les pauvres, les malades, les exclus et les personnes vulnérables.
La destination universelle des biens
Dieu a créé les biens de la terre pour tous les hommes.
La propriété privée est un droit légitime, mais elle comporte une responsabilité sociale.
Les biens matériels ont une destination universelle voulue par Dieu. Leur usage doit toujours être ordonné au bien commun et ne jamais faire oublier les devoirs envers les plus pauvres.
La participation
Chaque personne doit pouvoir contribuer à la vie sociale selon ses capacités et sa vocation.
La société n'est pas faite pour quelques-uns. Chaque personne est appelée à prendre part à la vie sociale, économique, culturelle et politique selon sa vocation et ses capacités.
La participation responsable des citoyens à la vie de la communauté est une exigence du bien commun.
Les papes et la doctrine sociale
Depuis Léon XIII, les papes n'ont cessé de rappeler ces principes.
Dans Rerum Novarum, Léon XIII affirme la primauté de la personne humaine sur les structures politiques.
Dans Quadragesimo Anno, Pie XI développe le principe de subsidiarité afin de protéger les familles et les corps intermédiaires.
Dans Centesimus Annus, Jean-Paul II rappelle que la société ne peut être réduite à l'État et qu'elle repose sur un tissu vivant de familles, d'associations et de communautés.
Enfin, Benoît XVI rappelle dans Caritas in Veritate que la charité demeure l'âme de toute la doctrine sociale de l'Église.
À travers ces enseignements successifs, l'Église rappelle inlassablement que la société doit être organisée au service de la personne humaine, de la famille, du bien commun et de la loi morale.
Conclusion
Face aux injustices qui blessent la vie humaine, détruisent la famille, oppriment les pauvres ou exploitent le travailleur, l'Église ne se contente pas de dénoncer le mal. Elle propose un véritable ordre social fondé sur la dignité de la personne humaine, le bien commun, la subsidiarité, la solidarité, la participation et la destination universelle des biens.
Ces principes ne sont pas de simples théories. Ils constituent les fondations d'une société capable de prévenir les injustices qui crient vengeance vers le ciel et d'orienter les hommes vers une authentique civilisation de l'amour.
Mais une question fondamentale demeure : une société qui ne reconnaît plus Dieu, la loi naturelle et le règne social du Christ peut-elle encore mettre pleinement en œuvre ces principes ?
C'est ce que nous verrons dans le prochain épisode :
« La doctrine sociale de l'Église et le jugement des nations ».
- Détails