Quelle espérance pour les enfants victimes de l'avortement ?
Toute recherche théologique doit être menée selon l'herméneutique de la réforme dans la continuité enseignée par Benoît XVI. Il ne s'agit donc ni d'opposer les enseignements successifs du Magistère, ni d'abandonner la Tradition théologique de l'Église, mais de rechercher comment un approfondissement peut s'opérer sans rupture avec les principes permanents de la foi. C'est dans cet esprit qu'il convient d'aborder la question des enfants morts sans baptême.
Avant toute réflexion théologique, il convient de rappeler avec force l'enseignement constant de l'Église sur la gravité de l'avortement. Dans l'encyclique Evangelium vitae, saint Jean-Paul II écrit :
« Par l'autorité que le Christ a conférée à Pierre et à ses successeurs, je déclare que l'avortement direct, c'est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d'un être humain innocent. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite ; elle est transmise par la Tradition de l'Église et enseignée par le Magistère ordinaire et universel. »1
Dans le langage de la théologie morale, l'expression « désordre moral grave » ne constitue pas un euphémisme. Elle désigne un acte intrinsèquement mauvais (intrinsece malum), dont l'objet est toujours gravement contraire à la loi de Dieu. Aucune circonstance, aucune intention ni aucune conséquence ne peuvent rendre un tel acte moralement bon. En qualifiant en outre l'avortement de « meurtre délibéré d'un être humain innocent », saint Jean-Paul II rappelle que l'enfant à naître est déjà une véritable personne humaine, dont la dignité et le droit à la vie doivent être pleinement reconnus dès sa conception.
Mais la gravité de l'avortement ne tient pas seulement au fait qu'il supprime une vie humaine innocente. Elle réside aussi dans ce qu'est cette vie aux yeux de Dieu. Chaque enfant est voulu par le Père, créé à son image et appelé à participer à sa propre vie. En détruisant volontairement cette vie innocente, l'homme ne porte pas seulement atteinte à un être humain : il s'oppose au dessein même du Créateur et refuse l'œuvre rédemptrice que Dieu veut accomplir en chaque personne.
Par son Incarnation, le Fils de Dieu s'est uni, en quelque sorte, à tout homme2. En assumant notre nature humaine, il en a restauré la dignité blessée par le péché et a rouvert à toute l'humanité le chemin vers le Père.
Créé à l'image de Dieu, dont le Christ est l'Image parfaite3, chaque enfant est voulu et aimé du Père dès sa conception. Il est appelé à passer de l'image à la ressemblance, en étant configuré au Christ afin de devenir, par la grâce de l'Esprit Saint reçue dans l'Église, fils adoptif du Père, membre du Corps du Christ et héritier de la vie éternelle. Telle est la vocation surnaturelle à laquelle Dieu destine chaque être humain dès le premier instant de son existence.
Le démon, homicide dès l'origine4, cherche ainsi à détruire, dès sa conception, celui que Dieu appelle à cette vocation surnaturelle. En s'attaquant à l'enfant innocent, il ne combat pas seulement une vie humaine : il s'en prend à une créature voulue par le Père, créée à son image, appelée à devenir conforme au Christ et à participer à la vie même de Dieu. Derrière chaque avortement se profile ainsi une haine de l'œuvre du Père créateur, de l'Incarnation du Fils et du dessein de salut que Dieu veut accomplir en chaque homme.
Cette perspective conduit naturellement à s'interroger sur le destin éternel de ces enfants innocents.
Les Saints Innocents sont honorés par l'Église comme martyrs. Hérode ne cherchait pas simplement à supprimer des enfants : il voulait tuer le Messie annoncé. Ces enfants furent donc mis à mort à cause du Christ et reçurent, selon la Tradition constante de l'Église, le baptême de sang.
Une question théologique peut alors être légitimement posée.
Si, dans l'avortement, le démon inspire une haine de l'œuvre créatrice et rédemptrice de Dieu, manifestée en chaque enfant appelé à devenir fils adoptif du Père dans le Christ, ne peut-on pas discerner une certaine analogie avec le martyre des Saints Innocents ? En cherchant à détruire celui que Dieu destine à être configuré à son Fils, le démon ne manifeste-t-il pas, au plus profond, une haine dirigée contre le Christ lui-même, Image parfaite du Père, par qui tout a été créé et en qui toute l'humanité est appelée à être récapitulée5 ?
Cette analogie ne suffit évidemment pas à conclure que les enfants victimes de l'avortement reçoivent le baptême de sang. L'Église ne l'a jamais enseigné et il ne serait pas légitime de présenter une telle affirmation comme une doctrine acquise.
En revanche, cette question mérite d'être approfondie. Elle ne prétend pas établir une doctrine nouvelle, mais ouvrir une recherche théologique fidèle au principe de l'herméneutique de la continuité. La gravité unique de ce crime, qui vise non seulement une vie humaine innocente mais aussi, plus profondément, l'œuvre créatrice et rédemptrice de Dieu, invite à poursuivre la réflexion à la lumière de toute la Tradition.
La question demeure donc ouverte. Elle ne remet en cause ni la nécessité du baptême, ni l'enseignement traditionnel de l'Église. Elle cherche seulement à mieux comprendre comment la justice et la miséricorde de Dieu peuvent s'accorder dans le mystère du salut de ces plus petits, que l'Église confie avec confiance à l'amour du Père.
Les limbes à la lumière de l'herméneutique de la continuité
Pendant de nombreux siècles, la doctrine des limbes des enfants a constitué la sententia communis, c'est-à-dire l'opinion commune des théologiens catholiques. Sans avoir jamais été définie comme un dogme, elle fut enseignée de manière quasi unanime dans les écoles catholiques et reçue paisiblement dans la vie de l'Église comme l'explication la plus cohérente des données révélées : la nécessité de la grâce sanctifiante pour accéder à la vision béatifique, la réalité du péché originel et l'absence de tout péché personnel chez les enfants morts sans baptême.
Cette doctrine traditionnelle fut longtemps reprise dans l'enseignement ordinaire de l'Église. Ainsi, le Catéchisme de saint Pie X enseigne que les enfants morts sans baptême vont aux limbes, où ils ne souffrent pas, mais sont privés de la vision de Dieu. Cette présentation manifeste combien cette doctrine était reçue paisiblement dans la catéchèse de l'Église.
Plusieurs théologiens sont toutefois allés plus loin en estimant que cet état devait être nécessairement définitif ou éternel, en raison de leur compréhension de l'état irréversible des âmes après la mort et de la nécessité du baptême ou de la grâce sanctifiante pour effacer le péché originel et permettre l'accès à la vision béatifique. Cette conclusion, en revanche, n'a jamais fait l'objet d'une définition dogmatique ni d'un enseignement magistériel explicite. Il convient donc de distinguer la doctrine traditionnelle des limbes elle-même de certaines conclusions théologiques qui lui ont été associées.
Le Synode de Pistoie (1786) rejeta la doctrine des limbes en la qualifiant de « fable pélagienne ». Pie VI condamna cette affirmation dans la bulle Auctorem fidei (1794), la déclarant « fausse, téméraire et injurieuse envers les écoles catholiques ». Le Magistère ne définissait pas pour autant les limbes comme un dogme ; il reconnaissait cependant la légitimité de cette doctrine traditionnelle et défendait l'enseignement commun des écoles catholiques contre une condamnation injustifiée.
Deux siècles plus tard, le Catéchisme de l'Église catholique adopta une formulation différente :
« Quant aux enfants morts sans baptême, l'Église ne peut que les confier à la miséricorde de Dieu (...). La grande miséricorde de Dieu, qui veut que tous les hommes soient sauvés, et la tendresse de Jésus envers les enfants nous permettent d'espérer qu'il y ait un chemin de salut pour les enfants morts sans baptême. »6
Cette formulation ne constitue pas une définition doctrinale nouvelle. Elle ne nie ni la nécessité du baptême, ni la réalité du péché originel, ni la doctrine traditionnelle des limbes. Elle affirme simplement que ces enfants sont confiés à la miséricorde de Dieu et qu'il est permis d'espérer pour eux un chemin de salut, sans préciser par quel moyen Dieu pourrait leur communiquer la grâce sanctifiante.
Cette même perspective est reprise par la Commission théologique internationale dans son document de 2007. Celle-ci rappelle expressément que la doctrine traditionnelle des limbes a constitué pendant des siècles l'explication communément reçue dans la théologie catholique et qu'elle n'a jamais été définie comme un dogme par le Magistère. Loin de la rejeter, elle la reconnaît comme faisant partie de l'héritage théologique de l'Église. C'est précisément pour cette raison que toute réflexion ultérieure doit être conduite selon une herméneutique de la continuité, et non dans une logique de rupture. En même temps, la Commission expose les raisons qui permettent aujourd'hui de nourrir une espérance quant au salut des enfants morts sans baptême, tout en reconnaissant qu'aucune révélation ne permet d'affirmer comment Dieu agirait dans ces cas.
Conformément à l'herméneutique de la réforme dans la continuité enseignée par Benoît XVI, il ne convient donc pas d'opposer ces enseignements. La doctrine traditionnelle des limbes ne peut être simplement tenue pour erronée, pas plus que l'espérance exprimée aujourd'hui ne peut être interprétée comme une négation de la doctrine antérieure. Il s'agit au contraire de rechercher comment ces deux approches peuvent s'articuler harmonieusement dans l'unique Tradition vivante de l'Église.
Une conséquence importante découle toutefois de cette évolution.
Le Magistère n'ayant jamais enseigné que les limbes constituaient un état nécessairement éternel, l'espérance exprimée par le Catéchisme ouvre une perspective nouvelle. Sans supprimer la doctrine traditionnelle des limbes, elle ne permet plus de considérer leur éternité comme une conclusion théologique acquise. Autrement dit, si l'existence des limbes appartient à la tradition théologique constante de l'Église, leur caractère nécessairement définitif demeure une question qui n'a jamais été tranchée par le Magistère.
Dès lors, une nouvelle quaestio disputata peut être formulée. Si l'existence des limbes appartient à la doctrine traditionnelle, leur caractère nécessairement éternel n'a jamais été enseigné par le Magistère. Peut-on alors envisager, sans rompre avec les principes permanents de la foi, que les limbes constituent un état dans lequel la miséricorde de Dieu continue mystérieusement d'agir jusqu'à l'accomplissement de son dessein de salut ?
Une telle hypothèse ne prétend nullement remplacer la doctrine reçue. Elle cherche seulement à approfondir, dans la fidélité au Magistère et à la Tradition, la manière dont l'espérance exprimée aujourd'hui par l'Église peut s'accorder avec l'enseignement constant des siècles précédents. C'est dans cette perspective que peut être abordée la question de la sollicitude maternelle de l'Église envers ces enfants, de la communion des saints et de l'espérance chrétienne qui les confie à la miséricorde infinie de Dieu.
Les limbes, la maternité de l'Église et l'espérance du salut
Le chapitre précédent a montré que le Magistère n'a jamais défini les limbes comme un dogme. Il a également montré que, si la doctrine traditionnelle des limbes appartient à l'héritage théologique constant de l'Église, leur caractère nécessairement éternel n'a jamais fait l'objet d'un enseignement magistériel.
Or, le Catéchisme de l'Église catholique invite désormais les fidèles à confier les enfants morts sans baptême à la miséricorde de Dieu et affirme qu'il est permis d'espérer pour eux un chemin de salut.
Lue selon l'herméneutique de la réforme dans la continuité enseignée par Benoît XVI, cette évolution ne supprime pas la doctrine traditionnelle des limbes ; elle conduit cependant à ne plus considérer leur éternité comme une conclusion théologique définitivement acquise. Si l'Église nous demande aujourd'hui d'espérer, c'est qu'elle laisse ouverte la question de l'accomplissement ultime du dessein de Dieu pour ces enfants.
La véritable quaestio disputata n'est donc peut-être plus l'existence des limbes elles-mêmes, mais celle de leur finalité.
Comment Dieu pourrait-il communiquer à ces enfants la grâce sanctifiante qui seule permet d'accéder à la vision béatifique ? Cette question demeure aujourd'hui entièrement ouverte.
Dans cette attente, une image spirituelle peut aider notre méditation et exprimer, avec le langage de la foi, la maternité spirituelle de la Très Sainte Vierge : celle des limbes comme une « pouponnière de la Vierge Marie ».
Au pied de la Croix, le Christ confie sa Mère au disciple bien-aimé et, en lui, à toute l'humanité7. Depuis les premiers siècles, la Tradition reconnaît en Marie la Mère de l'Église et la Mère spirituelle de tous les hommes.
Il est donc permis de contempler ces enfants comme particulièrement confiés à sa sollicitude maternelle. Comme une mère veille sur l'enfant incapable de marcher seul, cette image nous invite à contempler Marie présentant continuellement ces innocents à son Fils, les portant dans son Cœur Immaculé et les remettant sans cesse à la miséricorde du Père, dans l'attente de l'accomplissement du dessein divin.
Dans cette perspective, il est également permis d'espérer que le Triomphe du Cœur Immaculé de Marie manifestera pleinement la victoire du Christ sur le péché, sur la mort et sur toutes les œuvres du démon. Sans prétendre connaître les modalités de cette victoire, nous pouvons espérer qu'elle s'étendra aussi à ces plus petits et que, par l'intercession maternelle de La Très Sainte Vierge Marie et selon les voies connues de Dieu seul, ils recevront la grâce sanctifiante qui les introduira dans la vision bienheureuse.
Une telle espérance ne prétend pas constituer une doctrine nouvelle. Elle cherche seulement à prolonger la réflexion ouverte par le Catéchisme de l'Église catholique, dans la fidélité à la Tradition et selon l'herméneutique de la continuité enseignée par Benoît XVI. Elle laisse entièrement à Dieu le mystère des modalités du salut de ces enfants, tout en invitant les fidèles à les confier avec confiance à la miséricorde du Père, à l'intercession de l'Église et à la sollicitude maternelle de la Très Sainte Vierge.
Conclusion
Au terme de cet article, une conviction demeure certaine : chaque enfant est une véritable personne humaine dès le premier instant de sa conception. Créé à l'image de Dieu, dont le Christ est l'Image parfaite (Col 1, 15), il est voulu, connu et aimé du Père avant même sa naissance. Aucun enfant n'est un simple projet de vie, un amas de cellules ou un être anonyme. Chacun est appelé à devenir, dans le Christ et par son Église, fils adoptif du Père et héritier de la vie éternelle.
C'est pourquoi l'avortement constitue bien plus qu'une atteinte à une vie humaine : il est une blessure infligée à l'œuvre même du Créateur et du Rédempteur. Pendant de nombreux siècles, la gravité de ce péché fut telle que son absolution était, dans de nombreux cas, réservée à l'évêque ou au Saint-Siège. Si cette discipline pénitentielle a été progressivement modifiée afin de faciliter l'accès des pécheurs repentants à la miséricorde de Dieu, la gravité intrinsèque de l'avortement n'en a nullement été diminuée.
Mais là où le péché a abondé, la grâce peut surabonder. L'Église demeure toujours Mère. Elle ne cesse d'annoncer avec fermeté la vérité sur la dignité de toute vie humaine tout en ouvrant les bras de la miséricorde à ceux qui reviennent vers Dieu avec un cœur repentant.
Concernant les enfants morts avant d'avoir pu recevoir le baptême, nous devons tenir ensemble, selon l'herméneutique de la réforme dans la continuité enseignée par Benoît XVI, la doctrine traditionnelle des limbes et l'espérance exprimée aujourd'hui par le Catéchisme de l'Église catholique, qui les confie à la miséricorde de Dieu. Les modalités selon lesquelles Dieu pourrait les conduire à la vision béatifique demeurent un mystère toujours scellé.
En attendant que Dieu manifeste pleinement son dessein de salut et dans l'espérance que tous ces enfants puissent un jour être introduits dans la vision béatifique, plusieurs attitudes peuvent déjà être vécues avec une pleine sécurité dans la foi.
Nous pouvons reconnaître ces enfants comme de véritables personnes humaines. Nous pouvons leur donner un prénom, prier pour eux, faire célébrer la sainte Messe à leur intention, accomplir une œuvre de charité en leur mémoire, demander pardon lorsqu'un avortement volontaire a été commis et les remettre avec confiance entre les mains du Seigneur.
Nous pouvons également consacrer notre famille au Cœur Immaculé de Marie, en y incluant naturellement nos enfants morts avant leur naissance. Les confier au Cœur Immaculé de Marie ne constitue ni un nouveau sacrement ni une garantie quant aux modalités de leur salut. C'est un acte de Foi, d'Espérance et de Charité amour par lequel nous remettons nos enfants à celle que le Christ a donnée comme Mère à son Église au pied de la Croix. Cette démarche exprime notre confiance dans la maternité spirituelle de la Très Sainte Vierge, qui n'abandonne aucun de ses enfants et les présente continuellement à son Fils.
Enfin, il est permis d'espérer que le Triomphe du Cœur Immaculé de Marie, annoncé à Fatima, manifestera pleinement la victoire du Christ sur le péché, sur la mort et sur toutes les œuvres du démon. Sans prétendre connaître les voies choisies par Dieu, nous pouvons espérer que cette victoire s'étendra aussi à ces plus petits et que, selon les desseins de sa miséricorde, ils seront pleinement introduits dans la communion des saints pour contempler Dieu face à face.
Ainsi, loin de conduire au découragement ou à l'oubli, cette réflexion invite à une responsabilité nouvelle. Les enfants morts avant de naître ne sont pas des êtres anonymes. Ils sont nos enfants, nos frères et nos sœurs en humanité, voulus par Dieu et confiés à notre prière, à notre espérance et à notre charité. En attendant que Dieu révèle pleinement son dessein, nous pouvons déjà les aimer, les nommer, les confier au Cœur Immaculé de Marie et vivre dans la confiance que « la miséricorde du Seigneur est éternelle »8 et que, dans le Christ, la Vie aura le dernier mot.
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