16 juillet - Notre-Dame du Mont-Carmel : Face à la culture de mort et à l'apostasie
Le 16 juillet, l'Église célèbre Notre-Dame du Mont-Carmel.
Cette fête nous rappelle que la Très Sainte Vierge demeure la protectrice de tous ceux qui veulent suivre fidèlement Jésus-Christ et son Église, dont elle est la Mère. Mais, pour comprendre pourquoi Marie est invoquée sous le vocable de Notre-Dame du Mont-Carmel, il faut remonter plusieurs siècles avant sa naissance, jusqu'au prophète Élie, dont le mont Carmel demeure la montagne sainte.
Notre époque n'est pas sans rappeler, sous certains aspects, celle du prophète Élie.
Comme autrefois Israël fut tenté d'abandonner le Dieu vivant pour servir Baal, notre civilisation est elle aussi tentée de remplacer Dieu par ses propres idoles. La puissance technique, la science lorsqu'elle prétend s'affranchir de toute loi morale, l'idéologie, l'argent ou le pouvoir peuvent devenir de nouveaux « Baals », auxquels l'homme demande désormais ce que Dieu seul peut donner : la vérité, le bonheur, la vie et le salut.
Cette révolte contre le Créateur se manifeste aujourd'hui jusque dans les lois elles-mêmes. L'avortement, l'euthanasie, les manipulations génétiques portant atteinte à la dignité de la personne humaine et tant d'autres atteintes à la loi naturelle révèlent une culture qui prétend décider par elle-même du bien et du mal, de la vie et de la mort. Comme au temps d'Élie, la véritable sécheresse est d'abord celle des âmes qui se détournent de Dieu.
Pourtant, comme aux jours du prophète, Dieu ne cesse jamais d'appeler son peuple à revenir vers lui. C'est précisément ce que nous enseigne la spiritualité du Carmel : sous le manteau de la Très Sainte Vierge, le Seigneur continue de conduire ses enfants vers son Fils. Pour comprendre cette mission de Marie, il faut revenir à l'histoire du mont Carmel, où Dieu préparait déjà, bien des siècles à l'avance, la venue de la Mère du Sauveur.
Le Carmel d'Élie prépare le Carmel de Marie
Le nom même de Carmel, qui signifie en hébreu « jardin », « verger » ou « terre fertile », possède une profonde portée symbolique. Il évoque le jardin d'Éden, où Dieu avait établi l'homme et la femme, créés à son image et à sa ressemblance, pour vivre dans son amitié, cultiver la terre et la faire fructifier. Tant que l'homme demeurait fidèle à l'Alliance avec son Créateur, la création tout entière participait à cette harmonie.
Mais le péché vint briser cette communion. L'Alliance fut rompue, l'homme fut chassé du jardin, et la création elle-même porta les conséquences de cette rupture. La terre produirait désormais les épines et les ronces ; elle ne donnerait son fruit qu'au prix de la peine et de la sueur. Dans toute l'Écriture, la sécheresse devient ainsi l'image d'une humanité privée de la grâce de Dieu.
Le mont Carmel apparaît alors comme le lieu où Dieu manifeste son dessein de restaurer ce qui avait été perdu. Il devient la montagne de la fidélité retrouvée, où le Seigneur rappelle son peuple à l'Alliance afin que refleurisse ce qui était devenu stérile.
C'est sur cette montagne que se manifeste le prophète Élie, le père spirituel du Carmel.
Sous le règne du roi Achab et de la reine Jézabel, une véritable apostasie nationale s'était répandue dans le royaume d'Israël. Le peuple de l'Alliance avait abandonné le Seigneur pour suivre Baal, dont le culte avait été introduit par Jézabel. Les autels du Seigneur étaient renversés, ses prophètes persécutés ou mis à mort, tandis que les prophètes de Baal, entretenus par la cour royale, entraînaient Israël dans l'idolâtrie.
Baal était considéré par les peuples cananéens comme le dieu de la pluie, de la fertilité et des récoltes. En réalité, derrière Baal se cache la tentation permanente de l'humanité : substituer aux dons de Dieu des idoles fabriquées par les hommes, en cherchant dans les puissances de ce monde ce que Dieu seul peut donner. Chaque époque connaît ainsi ses « Baals » : tout ce qui prétend remplacer le Dieu vivant et s'arroger un pouvoir absolu sur la vie, la vérité ou le salut de l'homme.
Pour montrer que le Seigneur seul est le Maître du ciel et de la terre, Élie annonça qu'il n'y aurait ni rosée ni pluie, sinon à sa parole1. Cette sécheresse dura trois ans et demi2, plongeant le pays dans une terrible famine. Dieu manifestait ainsi que ce n'était pas Baal, mais Lui seul, qui donne la pluie, la vie et toute bénédiction.
Cette pluie n'est pas seulement un bienfait matériel. Dans toute la tradition biblique, elle est aussi le signe de la grâce divine. Lorsque le peuple rompt l'Alliance, la terre devient aride ; lorsque le peuple revient vers Dieu, la pluie revient et la création retrouve sa fécondité. La sécheresse visible révèle ainsi la sécheresse des âmes privées de la grâce.
Au terme de cette épreuve, Élie convoqua tout Israël sur le mont Carmel. Il ne s'agissait pas seulement d'un affrontement entre le prophète du Seigneur et les prophètes de Baal, mais d'un appel solennel adressé au peuple apostat pour qu'il revienne à l'Alliance. Élie lança alors cette parole demeurée célèbre :
« 21 Élie se présenta devant la foule et dit : « Combien de temps allez-vous danser pour l’un et pour l’autre ? Si c’est le Seigneur qui est Dieu, suivez le Seigneur ; si c’est Baal, suivez Baal. » Et la foule ne répondit mot.» 3
Le peuple gardait le silence.
Élie demeura seul face aux quatre cent cinquante prophètes de Baal. Ceux-ci invoquèrent leur dieu durant toute une journée, multipliant les cris et les sacrifices, mais en vain. Alors Élie releva l'autel du Seigneur, y déposa la victime, fit même arroser abondamment le sacrifice afin d'écarter toute supercherie, puis adressa une simple prière. Aussitôt, le feu du ciel descendit, consuma l'holocauste, le bois, les pierres et jusqu'à l'eau qui remplissait le fossé. Devant ce prodige, tout le peuple tomba face contre terre en s'écriant :
« C'est le Seigneur qui est Dieu ! C'est le Seigneur qui est Dieu ! »4
Cette profession de foi marque un véritable retour du peuple vers le Dieu de l'Alliance. La pluie revint aussitôt, signe que le Seigneur rendait de nouveau sa bénédiction à Israël.
Après cette victoire, Élie remonta seul au sommet du Carmel pour prier. Penché vers la terre, il persévéra dans son intercession et envoya à plusieurs reprises son serviteur regarder vers la mer. Ce n'est qu'à la septième fois que celui-ci aperçut « un petit nuage, gros comme le poing, qui montait de la mer »5. Bientôt le ciel s'obscurcit, une pluie abondante tomba et la terre retrouva la vie.
Depuis les premiers siècles, les Pères de l'Église et toute la tradition carmélitaine ont vu dans cette petite nuée une figure prophétique de la Très Sainte Vierge Marie.
Cette nuée est humble, presque imperceptible. Pourtant, c'est elle qui annonce la fin de la sécheresse et le retour de la bénédiction divine. De même, Marie apparaît dans l'humilité et le silence. Mais c'est par elle que vient au monde Jésus-Christ, la source de toute grâce. Comme la pluie féconde une terre desséchée, le Sauveur, né de la Vierge Marie, vient rendre la vie aux âmes desséchées par le péché. Le Carmel devient ainsi l'image du nouvel Éden, où, par Marie et son divin Fils, Dieu restaure ce que le péché avait détruit.
Cependant, malgré le miracle du Carmel, la reine Jézabel demeura endurcie et jura de faire mourir Élie. Le prophète dut s'enfuir jusqu'au mont Horeb. C'est là qu'il exprima au Seigneur toute la douleur de son cœur devant l'apostasie de son peuple :
« Je suis rempli d'un zèle ardent pour le Seigneur, le Dieu des armées. Car les fils d'Israël ont abandonné ton Alliance, renversé tes autels et tué tes prophètes par l'épée ; je suis resté moi seul, et ils cherchent à m'ôter la vie. »6
De cette confession est née la devise du Carmel :
« Zelo zelatus sum pro Domino Deo exercituum. »
« Je suis rempli d'un zèle ardent pour le Seigneur, le Dieu des armées. »
Ce zèle n'est pas celui de la violence ni de l'intolérance. Il est l'amour passionné de la gloire de Dieu, la souffrance devant l'apostasie et le désir de ramener les âmes au Seigneur.
La victoire du Carmel fut éclatante, mais elle ne mit pas définitivement fin à l'apostasie d'Israël. Pourtant, la mission d'Élie ne fut nullement un échec. Dieu lui révéla qu'il ne restait pas seul, mais qu'il s'était réservé sept mille hommes qui n'avaient pas fléchi le genou devant Baal7. Au cœur même de l'infidélité subsistait un reste fidèle, gardien de l'Alliance et espérance d'Israël.
La vie d'Élie s'acheva d'une manière unique dans toute l'Écriture. Après avoir transmis sa mission à son disciple Élisée, le prophète fut enlevé au ciel dans un char de feu et dans un tourbillon8. Cet événement extraordinaire manifesta la faveur particulière dont Dieu l'honorait et explique pourquoi la tradition d'Israël attendait son retour avant la venue du Messie.
Le prophète Malachie annonça en effet :
« Voici que je vais vous envoyer le prophète Élie avant que n'arrive le Jour du Seigneur, grand et redoutable. Il ramènera le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères. »9
Cette prophétie reçut un premier accomplissement en saint Jean-Baptiste, venu « avec l'esprit et la puissance d'Élie »10 pour préparer les chemins du Messie en appelant Israël à la conversion.
Mais Élie apparaît encore une fois dans l'Évangile. Lors de la Transfiguration, il se tient auprès de Jésus, aux côtés de Moïse11.
Cette scène est d'une immense portée. Moïse représente la Loi, tandis qu'Élie représente les Prophètes. Tous deux rendent témoignage au Christ, venu non pas abolir, mais accomplir la Loi et les Prophètes12. Toute l'Ancienne Alliance trouve ainsi son accomplissement en Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur du monde.
Après Jésus, nul n'a accueilli cet accomplissement avec autant de perfection que la Très Sainte Vierge Marie. Par son Fiat, son obéissance parfaite à la volonté du Père, sa foi inébranlable, son humilité et sa charité, elle est devenue la première et la plus parfaite des disciples du Christ. En elle, la Loi est pleinement vécue, les promesses des Prophètes sont parfaitement accueillies et la Parole de Dieu porte tout son fruit.
C'est pourquoi les premiers ermites du mont Carmel reconnurent en Élie leur père spirituel, modèle du zèle pour la gloire de Dieu et de la contemplation. Mais ils reconnurent également en Marie leur Mère, leur Reine et leur Patronne. Si Élie leur enseignait l'amour passionné du Dieu vivant, Marie leur montrait le chemin pour suivre parfaitement le Christ, accomplissement de la Loi et des Prophètes.
Ils reconnurent aussi dans la petite nuée aperçue au sommet du Carmel une annonce prophétique de la Très Sainte Vierge, par laquelle le Verbe de Dieu devait prendre chair. Ainsi, le Carmel d'Élie préparait déjà le Carmel de Marie.
Dès lors, toute la spiritualité carmélitaine peut se résumer en un même mouvement : recevoir d'Élie le zèle pour le Dieu vivant et apprendre de Marie à suivre Jésus-Christ dans une fidélité parfaite, jusqu'à l'union transformante avec Lui.
De la montagne d'Élie à la montagne de Marie
Après le prophète Élie, le mont Carmel demeura un lieu de prière et de recueillement. Selon une tradition ancienne de l'Ordre, des ermites y conservèrent sa mémoire jusqu'à la venue du Christ. Après la prédication des Apôtres, plusieurs accueillirent la foi chrétienne et se placèrent sous la protection de la Très Sainte Vierge Marie, à laquelle une chapelle aurait été élevée vers l'an 38. Ainsi naquit progressivement l'Ordre du Carmel, héritier du zèle d'Élie et placé sous le patronage de Marie.
Pendant plusieurs siècles, les religieux du Carmel vécurent en Terre Sainte, menant une existence de silence, de prière et de pénitence auprès de la source d'Élie.
Mais, à partir du XIIᵉ siècle, la Terre Sainte fut de nouveau le théâtre de violents conflits. Les religieux du Carmel eurent beaucoup à souffrir des Sarrasins et durent progressivement quitter le mont Carmel pour chercher refuge en Occident.
Selon la tradition, la Providence voulut que saint Louis, au retour de la septième croisade, favorisât leur établissement en France. Le roi très chrétien accueillit avec bienveillance les religieux chassés de Terre Sainte et leur permit d'y fonder plusieurs maisons. Grâce à son soutien, l'Ordre put s'implanter durablement dans le royaume de France avant de rayonner progressivement dans toute l'Europe.
Parmi ces nouvelles fondations se trouvait l'Angleterre, où la Providence préparait une grâce exceptionnelle pour l'Ordre tout entier.
C'est là que vivait saint Simon Stock. Devenu supérieur général de l'Ordre en 1247, il dut affronter une période particulièrement difficile. Les Carmes, transplantés de Terre Sainte en Europe, voyaient leur existence même remise en question. Beaucoup s'interrogeaient sur l'avenir de l'Ordre.
Saint Simon Stock se tourna alors avec une confiance filiale vers la Très Sainte Vierge. Il la supplia de ne pas abandonner ses enfants et de manifester sa protection sur le Carmel.
Selon la tradition constante de l'Ordre, dans la nuit du 16 juillet 1251, la Sainte Vierge lui apparut, entourée d'anges, revêtue de l'habit du Carmel. Elle tenait dans ses mains le scapulaire de l'Ordre et le remit à saint Simon Stock en lui disant :
« Reçois, mon fils bien-aimé, ce scapulaire de ton Ordre. C'est le signe de ma confraternité, un privilège pour toi et pour tous les Carmes. Celui qui mourra revêtu de cet habit ne souffrira pas le feu éternel. »
Par ce don, Marie confirmait qu'elle prenait l'Ordre du Carmel sous sa protection maternelle.
Très rapidement, cette dévotion dépassa les seuls religieux. Les fidèles demandèrent à participer eux aussi aux grâces spirituelles du Carmel. C'est ainsi que naquit la Confrérie du Scapulaire, permettant aux laïcs d'être agrégés à la famille carmélitaine et de partager sa spiritualité.
Le scapulaire n'est pas un objet magique ni une garantie automatique du salut. Il est un signe d'alliance avec la Très Sainte Vierge. Celui qui le reçoit s'engage à vivre en disciple du Christ, dans la fidélité à l'Évangile, sous la protection maternelle de Marie.
Comme l'habit religieux rappelle au moine sa consécration quotidienne, le scapulaire rappelle au fidèle qu'il appartient à Marie afin qu'elle le conduise toujours plus parfaitement à son Fils.
Ainsi
À l'école d'Élie, nous apprenons le zèle pour le Dieu vivant, la fidélité à l'Alliance et le courage de témoigner de la vérité au milieu de l'apostasie.
À l'école de Marie, nous apprenons à accueillir pleinement Jésus-Christ, accomplissement de la Loi et des Prophètes, à vivre de sa grâce et à le suivre dans une obéissance parfaite à la volonté du Père.
Que Notre-Dame du Mont-Carmel, Mère et Reine du Carmel, obtienne pour chacun de nous la grâce de demeurer fidèles au Christ et à son Église jusqu'au bout, afin qu'après avoir combattu le bon combat de la foi, nous accueillions dans nos âmes le triomphe de son Cœur Immaculé, qui nous conduit au règne du Sacré-Cœur de Jésus dans nos cœurs, pour la plus grande gloire de la Très Sainte Trinité.
Notre-Dame du Mont-Carmel, priez pour nous !
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