Des sacres sans mandat : vers quelle finalité ?
Tout commence en 1709 lorsque Louis XIV condamne la communauté janséniste de Port-Royal des Champs à l'exil... La sanction est dure, et il leur faut trouver un point de chute. Ils se réfugient alors aux Pays-Bas, où l'Église catholique n'est pas au meilleur de sa forme.
Une fois sur place, ils reçoivent le soutien d'un évêque français, Monseigneur Dominique-Marie Varlet, qui avait été sacré par Monseigneur Jacques de Goyon de Matignon, lui-même sacré par Monseigneur Jacques-Bénigne Bossuet ! Nous allons donc parler aujourd'hui de succession apostolique...
Monseigneur Varlet livre un combat sans relâche pour la Foi, œuvrant de son mieux dans la fidélité à la Tradition catholique à servir humblement l’Église en répondant aux nécessités des âmes.
Il faut reconnaître que la moisson est abondante. Il confirme les fidèles par centaines et tout porte à croire que le Saint-Esprit est à l'œuvre pour lui permettre de conduire ces âmes au salut. Néanmoins, les choses ne vont pas se dérouler sans quelques déchirures et posent encore aujourd'hui des questions doctrinales.
Les aspects historiques : des racines jansénistes de Port-Royal au premier sacre
Le jansénisme, inspiré de la théologie de Cornelius Jansen (évêque d’Ypres), se cristallise en France autour de l’abbaye de Port-Royal des Champs, haut lieu intellectuel et spirituel du XVIIe siècle. Ce monastère cistercien, réformé par la mère Angélique Arnauld et fréquenté par des figures comme Blaise Pascal, Jean Racine ou l’abbé de Saint-Cyran, devient le phare d’une spiritualité exigeante insistant sur le péché originel et la grâce efficace.
Plusieurs bulles pontificales (notamment Unigenitus en 1713) condamnent le jansénisme et prononcent des sanctions sévères pour les « appelants » (ceux qui en appellent au concile contre la bulle). En 1709, Louis XIV ordonne l'expulsion des religieuses et la destruction des bâtiments de Port-Royal. De nombreux prêtres, théologiens et fidèles jansénistes français (et belges) trouvent refuge dans les Provinces-Unies (Pays-Bas du Nord). L’Église d’Utrecht, déjà en tension avec Rome depuis le XVIIe siècle sur des questions de juridiction, devient leur bastion. Elle accueille ces exilés, plaidant pour un catholicisme qui se veut fidèle à la Tradition et rejetant ce qu’ils considèrent comme des dérives romaines modernistes.
Le 27 avril 1723, après la mort de l’archevêque Pierre Codde (tête de pont du mouvement janséniste aux Pays-Bas, qui avait refusé de signer le Formulaire du pape Alexandre VII, fut suspendu, puis excommunié en 1704), le chapitre d’Utrecht pour assurer la succession apostolique et ne pas risquer de se retrouver sans évêque, choisit Corneille Steenoven comme nouvel archevêque. Contournant l'approbation de Rome, le chapitre se tourne alors naturellement vers Monseigneur Dominique-Marie Varlet (déjà suspendu a divinis pour ses sympathies jansénistes et ses actions jugées irrégulières par Rome), pour sacrer le nouvel évêque...
Le 15 octobre 1724, Monseigneur Varlet procède au sacre de Corneille Steenoven, sans mandat pontifical. Cette consécration, posant un acte schismatique, assure une lignée apostolique certes valide, mais illicite. Corneille Steenoven devient ainsi le premier archevêque d’une Église schismatique, mais sacramentellement catholique.
L’Église Vieille-Catholique est née...
La continuité apostolique depuis la rupture avec Vatican I
Beaucoup plus tard, après le concile Vatican I (1869-1870), la définition de l’infaillibilité papale et de la primauté universelle (Pastor aeternus, 18 juillet 1870), une minorité de théologiens et de fidèles (surtout en Allemagne, Suisse et Autriche) refuse ces dogmes. Ignaz von Döllinger, excommunié en 1871, impulse le mouvement. Le premier congrès vieux-catholique se tient à Munich en septembre 1871, réunissant les vieux catholiques et ce qui rejoignent l'union à cette occasion.
En 1873, l’Allemand Joseph Hubert Reinkens est consacré évêque par l’archevêque d’Utrecht (héritier de la lignée Steenoven-Varlet).
Par nécessité, d’autres consécrations suivent. En 1889, la Déclaration d’Utrecht fonde l’Union d’Utrecht : fédération d’Églises nationales autonomes affirmant adhérer à la foi « partout, toujours, par tous » (saint Vincent de Lérins), rejetant l’infaillibilité et la primauté romaine, tout en conservant les sept sacrements, la succession apostolique et une liturgie proche du rite romain (néanmoins en langue vernaculaire dès 1877). Le célibat des prêtres a lui été supprimé dès 1874...
Au XXe siècle, l’Union s’ouvre à l’œcuménisme (accord de Bonn avec les Anglicans en 1931). Elle comptera environ 115 000 membres au total, dont les Vieux Catholiques. Une scission conservatrice survient en 2008 avec l’Union de Scranton (qui refuse l’ordination des femmes et les bénédictions d'unions homosexuelles introduites dans l’Union d’Utrecht à partir des années 1990).
Et au regard de la foi catholique ?
On ne peut nier leur volonté originelle de continuité dans la Tradition, mais quelles conséquences doctrinales ont pu en découler ?
- Les dogmes définis par l’Église universelle
Les Vieux-Catholiques remettent en question l’infaillibilité pontificale et la primauté de juridiction (1870), et rejettent l’Immaculée Conception (1854) et l’Assomption (1950).
Doit-on reconnaître tout ce que proclame le pape ? L'Église a-t-elle systématiquement l’assistance du Saint-Esprit ou alors peut-elle se tromper sur certains points, en rupture avec la tradition ? - L'illicéité des sacrements
Peut-on envisager de recourir à des sacrements illicites pour se sanctifier, et en recevoir toutes les grâces attendues ? Quelles sont les conséquences pour les fidèles et leur salut, notamment quand le droit canon exige une juridiction ? - L'évolution libérale ultérieure
En invoquant la « foi primitive » pour refuser Vatican I, mais adoptant finalement l’ordination des femmes, les bénédictions d'unions homosexuelles et le remariage des divorcés – pratiques contraires à la Tradition catholique, n'y a-t-il pas là une contradiction ? Quel sont les risques quand on s'écarte de l'unité de l'Église ?
Être fidèle à l'Église ou au Christ ?
Ygnaz von Döllinger lui-même refusa d’être ordonné évêque vieux-catholique et mourut sans réconciliation.
L’histoire de l'Église Vieille-Catholique, depuis les exilés de Port-Royal jusqu’à la lignée Varlet-Steenoven et la rupture de 1870, témoigne d’une cohérence interne et d’un attachement sincère à la tradition.
Mais dans quelles limites peut-on rejeter les dogmes solennels de l'Église ou les discuter à l'aune de la raison humaine ? Y a-t-il un salut en dehors de l'Église pour ceux qui adoptent une démarche cohérente et de raison en vue du salut des âmes ? Est-ce que la respect absolu du droit est nécessaire quand on applique les préceptes de la Foi ?
Bien-sûr ce ne sont que des questions, mais en 2026 elles sont toujours d'actualité.
L'Église Vieille-Catholique compte à ce jour encore presque 60000 fidèles, environ 300 prêtres et une dizaine d'évêques dans le monde. Vers quelle finalité ?
- Détails
- Pierre
- Histoire de l'Église
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