Qui osera remettre les tables de communion ?
Retrouver l’unité des signes autour de l’autel
Il est des objets liturgiques dont nous avons tellement perdu le sens et que nous finissons par regarder comme les vestiges d’un autre âge — quand ils n’ont pas tout simplement été démolis ou arrachés de nos sanctuaires. Le banc de communion, ou balustrade de l’autel, en est un exemple particulièrement frappant.
On l’a souvent considéré comme une simple barrière séparant le prêtre du peuple. Pourtant, sa signification liturgique est presque exactement inverse : c’est précisément là que le sanctuaire s’ouvre aux fidèles pour leur communiquer le fruit du Sacrifice offert sur l’autel.
De l’autel au banc de communion
Soyons précis : le banc de communion n’est pas matériellement la mensa, la table consacrée de l’autel, traditionnellement de pierre ou comportant une pierre d’autel avec les reliques des saints. Mais cette table elle-même porte tout un langage symbolique : elle est à la fois l’autel du Sacrifice et la table du banquet ; elle évoque aussi le tombeau du Christ, tandis que les nappes qui la recouvrent ont été rapprochées, dans la tradition liturgique, du linceul qui enveloppa le corps du Seigneur.
Autel du Sacrifice, table du banquet et mémoire du tombeau ne s’opposent donc pas : le même Christ qui s’est offert sur la Croix, qui fut déposé au tombeau et qui est ressuscité se donne maintenant en nourriture à son peuple.
Le banc de communion n’est donc pas matériellement cette mensa, mais il appartient historiquement à l’organisation liturgique du sanctuaire autour de l’autel et, par sa fonction, conduit précisément les fidèles jusqu’au lieu où leur est communiqué le fruit du Sacrifice.
Les anciennes clôtures du sanctuaire, les cancelli, délimitaient l’espace sacré autour de l’autel. C’est auprès de cette limite que les fidèles vinrent recevoir la sainte Communion. Le banc de communion s’inscrit ainsi dans une très ancienne histoire liturgique : il n’est pas simplement un meuble de dévotion apparu arbitrairement à une époque récente.
Et sa signification est profonde : ce qui vient de l’autel est donné aux fidèles à la balustrade.
Le prêtre célèbre le Sacrifice à l’autel ; puis il apporte aux fidèles le Corps du Christ consacré sur cet autel. Ceux-ci s’avancent jusqu’à la limite du sanctuaire, s’agenouillent et communient. La balustrade devient ainsi, symboliquement, comme le prolongement de la table eucharistique vers le peuple.
C’est pourquoi le banc de communion ne signifie pas d’abord : « Vous ne pouvez pas entrer. » Il signifie : « Venez recevoir Celui qui s’est offert pour vous. »
S’agenouiller au banquet du Seigneur
Il existe alors une remarquable unité des signes. Le fidèle s’avance, parce qu’il est appelé au banquet. Il s’agenouille, parce que Celui qu’il va recevoir est Dieu. Il reçoit sur la langue, manifestant corporellement qu’il ne se saisit pas lui-même de cette nourriture : il la reçoit. Et le prêtre lui donne le Corps du Christ.
Le banc de communion porte encore un autre symbole magnifique : nous avançons vers l’autel, mais nous nous retrouvons côte à côte pour communier. La procession conduit au banquet ; elle n’est pas le banquet.
Au banc, les fidèles ne demeurent plus simplement les uns derrière les autres dans une file. Ils se retrouvent les uns à côté des autres à la même table du Seigneur. Riches ou pauvres, jeunes ou vieux, savants ou simples, tous s’agenouillent sur le même banc et reçoivent le même Pain de Vie. Voilà une véritable image de la communion ecclésiale.
Banquet et adoration ne s’opposent donc absolument pas. Nous nous agenouillons précisément parce que le banquet auquel nous sommes conviés n’est pas un repas ordinaire : c’est le banquet de l’Agneau. L’agenouillement ne diminue donc pas la participation du fidèle : il l’exprime.
Et recevoir sur la langue peut manifester avec une particulière évidence cette attitude intérieure : je ne prends pas ; je reçois. Je ne possède pas ; j’accueille. Je ne consomme pas une chose ; je reçois Quelqu’un. Et Celui que je reçois, je L’adore.
Quand les signes perdent leur unité
C’est pourquoi la disparition massive des bancs de communion dans nos églises mérite aujourd’hui d’être interrogée sereinement. Il serait injuste d’accuser indistinctement de malveillance les prêtres ou les évêques qui les ont fait enlever. Beaucoup ont certainement cru favoriser ainsi une participation plus active des fidèles.
Mais il faut également avoir le courage de poser une autre question : n’avons-nous pas parfois détruit des signes parce que nous n’en comprenions plus la signification ?
C’est là que l’expression lex orandi, lex credendi prend toute sa force. La manière de prier façonne et manifeste la manière de croire.
Lorsqu’une génération ne comprend plus un signe transmis par des siècles de vie liturgique, elle peut prendre pour une barrière ce qui exprimait une communion ; pour une distance ce qui exprimait le sacré ; pour une humiliation ce qui exprimait l’adoration. Et à force de supprimer les signes jugés incompréhensibles, nous risquons finalement de rendre invisible la réalité qu’ils exprimaient.
Le problème n’est donc pas simplement esthétique. Il touche à la transmission même de la foi par la liturgie.
La Tradition ne souffre pas de nostalgie
Voilà pourquoi demander aujourd’hui le retour du banc de communion ne devrait pas être immédiatement caricaturé comme une nostalgie du passé. La Tradition ne souffre pas de nostalgie.
La nostalgie veut retourner dans le passé. La Tradition reçoit du passé ce qui demeure vrai afin de le transmettre à l’avenir.
Nous n’avons donc pas seulement à nous demander : « Comment faisait-on autrefois ? » La véritable question est : « Qu’avons-nous reçu, que signifiait-il, et avons-nous eu raison de l’abandonner ? »
Car il ne s’agit pas seulement d’un meuble. Il s’agit de retrouver l’unité des signes autour de l’Eucharistie : l’autel et le Sacrifice ; le Sacrifice et le banquet ; le banquet et la communion ; la communion et l’adoration.
Alors le banc de communion retrouve tout son sens. Le fidèle quitte sa place et s’avance vers l’autel. La procession le conduit au banquet. À la limite du sanctuaire, il rejoint ses frères et s’agenouille à leurs côtés. Le prêtre vient à eux depuis l’autel. Et chacun reçoit le Corps du Seigneur.
Tout est dit sans discours : l’autel donne son fruit au peuple ; le peuple se rassemble autour du banquet ; les fidèles se retrouvent côte à côte comme des frères ; et devant l’Agneau de Dieu qui se donne en nourriture, ils fléchissent le genou.
Peut-être est-ce précisément cette unité que nous avons besoin de retrouver. Et peut-être le retour du banc de communion ne serait-il pas un retour en arrière, mais le retour à un langage liturgique que nous n’aurions jamais dû oublier.
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