Les sonates du Rosaire
Il y a des époques où l'art semble se mettre tout entier au service de la foi. Le baroque en est sans doute l'exemple le plus éclatant. Nées dans le sillage du Concile de Trente, l'architecture, la peinture et la musique de ce temps ne cherchent pas seulement à plaire : elles veulent toucher l'âme, la bouleverser, l'élever. Rien n'y est tiède.
Les compositeurs baroques disposent d'une palette expressive inédite : dissonances savamment amenées puis résolues, ornements qui font vibrer chaque note, contrastes violents entre l'ombre et la lumière, formes qui se répètent et se transforment comme une prière que l'on reprend sans se lasser. Cette musique n'illustre pas un sentiment de l'extérieur, elle le fait vivre à celui qui l'écoute. C'est dans ce terreau spirituel et artistique extraordinairement fécond qu'il faut situer l'œuvre de Heinrich Ignaz Franz Biber, et tout particulièrement ses Sonates du Rosaire.
Un violoniste au service de la Vierge
Biber (1644-1704) est l'un des plus grands virtuoses du violon de son siècle, attaché à la cour du prince-archevêque de Salzbourg. C'est vers 1676 qu'il compose ce cycle de quinze sonates pour violon et basse continue, plus tard appelées Sonates du Rosaire ou Sonates des Mystères (Mysterien Sonaten). Le manuscrit, dépourvu de page de titre, ne sera redécouvert et révélé au public que bien plus tard : ces pages sont restées longtemps ignorées avant de devenir l'une des œuvres les plus admirées de tout le répertoire baroque pour violon. Chaque sonate est précédée, dans le manuscrit, d'une petite gravure représentant l'un des mystères du Rosaire : Biber ne compose pas une suite de pièces abstraites, il écrit une méditation en musique, sonate après sonate, mystère après mystère.
L'enregistrement auquel on pense naturellement en évoquant cette œuvre est celui de la violoniste Alice Piérot avec son ensemble Les Veilleurs de Nuit, paru chez Alpha dans la collection « Ut Pictura Musica » : Pascal Monteilhet au théorbe, Marianne Muller à la viole de gambe et Elisabeth Geiger au claviorganum, enregistré dans le recueillement de la chapelle de l'hôpital Notre-Dame de Bon Secours à Paris. Cette version, jouée sur instruments historiques, restitue avec beaucoup de justesse le climat presque liturgique et toujours religieux de ces pages exceptionnelles : rien n'y est démonstratif, tout y sert les mystères contemplés.
Un voyage à travers les quinze mystères
Ce qui rend cette œuvre proprement unique, c'est la technique de la scordatura : pour presque chaque sonate, Biber demande d'accorder le violon différemment de l'accord standard. Ce choix n'a rien d'un artifice technique farfelu, il change la couleur même de l'instrument, ses résonances, parfois jusqu'à son caractère physique, pour l'ajuster au mystère médité.
Les cinq premières sonates parcourent les mystères joyeux : l'Annonciation ouvre le cycle sur l'accord naturel du violon, comme si l'humanité tout entière retenait son souffle devant l'ange Gabriel ; la Visitation, la Nativité, la Présentation au Temple et le Recouvrement de Jésus au Temple déploient une lumière et une allégresse contenue, celle d'une joie encore empreinte de recueillement.
Viennent ensuite les cinq mystères douloureux : l'Agonie au mont des Oliviers, la Flagellation, le Couronnement d'épines, le Portement de croix et la Crucifixion. Ici, les scordature se resserrent, les cordes semblent s'assombrir, l'ambitus se comprime ; la souffrance du Christ trouve dans l'instrument lui-même un écho presque physique. On est loin de toute joliesse : c'est une musique qui pleure, qui hésite, qui se déchire, à l'image du chemin de croix qu'elle accompagne.
Enfin, les cinq mystères glorieux — Résurrection, Ascension, Pentecôte, Assomption et Couronnement de la Vierge, referment le cycle dans un climat de triomphe retrouvé. Les accords s'ouvrent à nouveau, la sonorité s'éclaircit, et la sonate de la Résurrection va jusqu'à demander un croisement des cordes intérieures sur le chevalet, comme un signe presque physique du bouleversement de l'ordre naturel par la victoire du Christ sur la mort.
L'œuvre s'achève par une seizième pièce, en dehors du cycle des mystères : une Passacaille en sol mineur pour violon seul, sans basse continue, revenue à l'accord standard. On l'associe traditionnellement à la fête de l'Ange gardien, dont un motif de cantique semble irriguer discrètement la basse obstinée qui la structure. Cette page, d'une pureté et d'une rigueur admirables, est souvent saluée comme une préfiguration des futures sonates et partitas pour violon seul de Bach. Le violon y est laissé absolument nu, seul devant Dieu, comme l'âme au terme d'une longue pérégrination mystique.
Une musique qui reconduit au Rosaire
En écoutant les Sonates du Rosaire, on comprend que la musique baroque, dans ce qu'elle a de plus riche et de plus inventif, n'est jamais un simple ornement pour l'oreille. Chez Biber, la virtuosité, l'audace harmonique et l'inventivité technique se mettent tout entières au service d'un même mouvement : nous rapprocher de la Sainte Vierge et, mystère après mystère, de la vie même du Christ. Cette œuvre nous rappelle que le Rosaire n'est pas une prière que l'on récite mécaniquement, mais une contemplation à reprendre sans cesse, sous toutes les formes que peut lui donner la piété des hommes ; et la musique, quand elle se met humblement à l'école de la foi, en est l'un des chemins les plus beaux.
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