Un Libéral Nommé Jésus – Parabole économique
Charles Gave, Institut des Libertés
Cet article propose une lecture d'Un Libéral Nommé Jésus, essai de l'économiste Charles Gave qui relit les paroles du Christ à la lumière de la théorie économique libérale. Notre objectif, dans cette nouvelle rubrique « Lectures », est de retranscrire aussi fidèlement que possible la pensée et les hypothèses de l'auteur, afin de vous permettre de vous en faire une idée précise sans avoir nécessairement à lire l'ouvrage en entier.
Restituer un point de vue n'équivaut pas à le reprendre à notre compte : plusieurs des positions défendues ici, notamment sur le rôle de l'État ou sur la théorie de la valeur, appelleraient sans doute des nuances au regard de la doctrine sociale de l'Église, et nous y reviendrons en conclusion.
Présentation de l'ouvrage
Un Libéral Nommé Jésus est le second essai de Charles Gave, économiste et financier, publié par l'Institut des Libertés après Des lions menés par des ânes. Charles Gave prend soin de préciser, dès l'avant-propos, qu'il ne s'agit ni d'un livre de théologie ni d'un ouvrage religieux, mais d'un livre sur l'économie, écrit à la lumière des Évangiles. Sa méthode consiste à ne retenir, parmi les quatre Évangiles, que les paroles prononcées par le Christ lui-même — à peine un cinquième du texte selon son estimation — pour les confronter aux outils de la logique économique. Charles Gave revendique explicitement deux registres de démonstration bien distincts : la logique aristotélicienne, fondée sur l'enchaînement des causes et des conséquences, pour tout ce qui relève de l'économie ; et l'argument d'autorité, réduit à la seule parole du Christ, pour tout ce qui relève de la morale.
Ce projet s'inscrit dans une thèse civilisationnelle plus large, déjà esquissée dans son précédent ouvrage : notre civilisation reposerait sur deux piliers, la logique grecque d'une part, la morale judéo-chrétienne d'autre part, tous deux aujourd'hui rongés, selon l'auteur, comme par des termites. Un Libéral Nommé Jésus s'attache spécifiquement à la défense du second de ces deux piliers.
Les hypothèses de départ
Toute la démonstration de Charles Gave repose sur quatre hypothèses initiales. La première est que les Évangiles ne constituent pas un livre de lois, mais le récit d'une rencontre avec une personne. À la différence du judaïsme et de l'islam, que l'auteur qualifie de « religions du Livre » fondées sur des règles collectives, le christianisme reposerait sur un individu, le Christ, et sur une relation individuelle et libre à lui, résumée par l'invitation « Viens et suis-moi ». Il n'existerait donc, selon Charles Gave, aucune recette pour être chrétien, mais seulement un appel personnel adressé à chacun.
La deuxième hypothèse tient au caractère strictement individuel, et jamais collectif, de la morale évangélique. Il n'y aurait, pour Charles Gave, ni amour collectif, ni responsabilité collective, ni morale collective : chacun serait jugé un par un, la parabole du Bon Samaritain illustrant à ses yeux un acte moral toujours isolé, et jamais une politique publique.
La troisième hypothèse affirme que le message du Christ serait fondamentalement individualiste et libérateur. La liberté de choix — y compris celle de désobéir, ou de heurter sa propre famille — y occuperait la première place, et s'organiserait selon Charles Gave autour de trois composantes : la possibilité d'exercer ce choix, qui dépend de l'environnement politique ; la volonté de l'exercer, qui suppose du caractère face aux épreuves ; et la capacité morale d'en juger, qui relève de l'acuité individuelle de chacun.
La quatrième hypothèse, enfin, porte sur le socialisme, présenté comme l'héritier direct des économistes classiques du dix-neuvième siècle, Ricardo et Malthus en tête, dont les théories fondatrices — valeur-travail, loi d'airain des salaires, baisse tendancielle du taux de profit, paupérisation, lutte des classes — auraient toutes été invalidées par les faits, la chute du mur de Berlin achevant selon l'auteur de démontrer l'échec économique systématique de toute expérience socialiste. Le socialisme, y compris sous sa forme social-démocrate, aurait alors opéré ce que Charles Gave appelle un « saut logique », substituant à la morale individuelle chrétienne de l'effort et du mérite une morale du résultat collectif fondée sur l'égalité d'arrivée.
Développements et analyses
Le premier chapitre, intitulé « Tout commence par un coup de foudre », part du constat que les quatre évangélistes furent des témoins modestes, voire socialement disqualifiés, saisis par une rencontre personnelle avec le Christ. Charles Gave y développe l'idée que ce dernier ne s'intéresse jamais aux masses ni à l'Histoire, mais toujours à l'individu, ce qui expliquerait l'absence de toute notion de faute ou de mérite collectifs. Il propose une typologie des religions selon trois axes possibles — la relation verticale à Dieu pour le judaïsme, la relation intérieure à soi pour le bouddhisme, la relation horizontale à autrui pour le confucianisme — et soutient que le christianisme, seul, fusionnerait ces trois axes dans la personne du Christ, ouvrant ainsi la voie à une liberté radicale, y compris lorsqu'elle entre en conflit avec les attachements familiaux ou tribaux.
Le deuxième chapitre retrace la genèse du socialisme, présenté comme un sous-produit intellectuel de la première révolution industrielle, née de la concentration massive des populations et des capitaux. Charles Gave y retrace la filiation qui va de Ricardo et Malthus jusqu'à Marx et Lénine, et illustre, à travers l'anecdote des « petites cuillères » racontée par le démographe Alfred Sauvy, l'idée que les théoriciens socialistes n'auraient jamais intégré la capacité du cerveau humain, une fois libre, à innover — ce qui les aurait conduits à manquer toutes les véritables révolutions technologiques de leur temps. Pour l'auteur, la chute du mur de Berlin aurait scientifiquement réfuté l'ensemble du corpus marxiste, contraignant ses héritiers à délaisser l'argument prétendument scientifique pour un argument moral, dont ils se seraient emparés jusqu'à revendiquer, selon lui abusivement, un vernis chrétien.
Le troisième chapitre s'appuie sur l'épisode du denier de César pour plaider en faveur d'une séparation stricte entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Charles Gave y lit la reconnaissance, par le Christ, de la légitimité de l'impôt comme relevant du seul domaine de César, assortie d'un refus catégorique de toute prétention théologique sur les questions fiscales. Il retourne cette lecture contre ce qu'il appelle « l'Église laïque », c'est-à-dire l'étatisme socialiste et son clergé de fonctionnaires, qu'il juge tout aussi prédateur et colonisateur de l'État que put l'être jadis, selon lui, l'Église catholique elle-même.
Le quatrième chapitre, consacré à la prise de risque, s'appuie sur la parabole des Talents pour y lire un éloge sans réserve de la figure de l'entrepreneur. Charles Gave y voit la démonstration que le capital doit être rémunéré, que l'inégalité de capacités entre les hommes est un fait qu'il convient d'assumer — le maître de la parabole distribuant des sommes différentes selon les aptitudes de chacun de ses serviteurs —, que seule la prise de risque mérite d'être récompensée, et que la thésaurisation sans investissement, incarnée par le serviteur qui enterre son talent, appelle au contraire une sanction sévère. Il prolonge cette lecture par une critique du système social français, de sa fiscalité jugée confiscatoire et du statut protecteur de la fonction publique.
Le cinquième chapitre aborde la notion de valeur. Charles Gave y réfute la théorie classique et marxiste de la valeur-travail, illustrée par l'exemple d'un pot-au-feu dont la valeur ne saurait se réduire à l'addition des coûts de ses ingrédients, au profit de la théorie subjective de la valeur défendue par l'école autrichienne, de Menger à Hayek en passant par Mises. Cette théorie, selon laquelle la valeur naît de la rencontre libre entre une offre et une demande à un prix librement consenti, se retrouverait selon l'auteur « en toutes lettres » dans l'épisode de l'obole de la veuve : la valeur d'un don ne se mesurerait pas à son prix, mais à ce qu'il représente pour celui qui le fait. Charles Gave en conclut à la nécessité absolue de prix libres, et dresse un constat chiffré selon lequel un tiers du produit national brut français échapperait, selon lui, à cette liberté des prix — dans la santé, l'éducation, les transports, l'énergie ou les télécommunications.
Le sixième chapitre, consacré à la richesse, propose une analyse détaillée de la parabole du jeune homme riche et de la formule selon laquelle nul ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. La thèse centrale de Charles Gave y est que le Christ ne condamne jamais la richesse en elle-même, mais seulement le mauvais usage qui peut en être fait, l'hypocrisie ou l'attachement excessif ; l'appel à tout quitter ne vaudrait que pour ceux qui choisissent librement la perfection, à l'image de saint François d'Assise, et non comme une condamnation générale de la propriété. L'auteur y ajoute une réflexion sur l'envie, qu'il présente comme un péché central — le huitième commandement — et comme le moteur commun de la publicité et de la lutte des classes.
Le septième chapitre s'attaque à la notion de justice sociale, en partant du passage où le Christ refuse explicitement le rôle de juge des partages entre deux frères. Pour Charles Gave, cette notion serait incompatible avec l'idée même de justice, laquelle suppose un juge impartial et un différend ponctuel, alors que la justice sociale reposerait sur la lutte des classes, conflit permanent pour lequel aucun arbitre neutre ne saurait exister. La véritable justice sociale, selon l'auteur, serait le plein emploi, obtenu par la conjonction harmonieuse de trois formes de capital — monétaire, humain et social — que la politique fiscale, éducative et syndicale française détruirait selon lui systématiquement ; il appuie cette démonstration sur une comparaison chiffrée avec les réformes conduites par Ronald Reagan et Margaret Thatcher à partir de 1979, et sur le contre-exemple du déclin argentin.
Le huitième chapitre revient sur le travail et la propriété à partir de la parabole des ouvriers de la onzième heure. Charles Gave y présente le maître de la vigne comme un véritable « économiste autrichien », qui paie chacun selon le contrat librement consenti au départ, et non selon le temps effectivement travaillé — nouvelle réfutation, à ses yeux, de la théorie de la valeur-travail. Il y ajoute une critique de l'absence de concurrence dans les services publics français, de la substitution de la notion d'usager à celle de client, et cite des données de l'INSEE selon lesquelles, depuis 1978, le secteur étatisé aurait connu une croissance annuelle de 2,8 %, contre seulement 0,8 % pour le secteur concurrentiel.
Le neuvième chapitre, à partir de la parabole des vignerons meurtriers, énonce les quatre conditions que Charles Gave estime nécessaires à l'équilibre économique : l'existence d'un capital, celle d'un travail, la conclusion d'un contrat entre les deux parties, et le respect de ce contrat. L'auteur s'appuie longuement sur les travaux de l'économiste péruvien Hernando de Soto pour soutenir que le sous-développement ne provient pas d'un manque de capital, mais de l'absence de sécurité juridique de la propriété individuelle, qui empêcherait sa mobilisation. Il en tire une critique de l'aide internationale et des plans d'aide à l'Afrique, jugés inefficaces tant qu'ils ne s'accompagnent pas d'une réforme du droit de propriété.
Le dixième chapitre s'appuie sur la parabole du Semeur pour illustrer le caractère radicalement incertain de tout investissement, nul ne pouvant savoir à l'avance où se trouve la « bonne terre » — puis sur la parabole du riche insensé qui bâtit de plus grands greniers, pour illustrer la condamnation de la thésaurisation sans risque. Charles Gave en tire une proposition fiscale personnelle : taxer la valeur actualisée des pensions de retraite des fonctionnaires comme un capital, au nom de l'égalité devant l'impôt, et propose à cet effet une comparaison chiffrée entre la rente d'un haut fonctionnaire et le capital qu'un entrepreneur devrait détenir pour disposer d'un revenu équivalent.
Le onzième chapitre traite de l'endettement à partir de la parabole du serviteur impitoyable, dont Charles Gave tire l'idée que le Christ associerait la dette à un enfermement et à une perte de liberté. Il applique ce diagnostic à la dette publique française, chiffrée à l'époque de la rédaction à environ mille milliards d'euros, ainsi qu'aux crises financières internationales qu'il dit avoir observées au cours de sa carrière — au Mexique en 1982, en Asie en 1997, en Argentine, ou encore lors de la faillite d'Enron. La parabole du gérant habile, qui remet une partie des dettes de ses débiteurs, est quant à elle lue non comme une apologie de la malhonnêteté, mais comme une leçon de restructuration réaliste de la dette, que l'auteur adresse notamment au Fonds monétaire international.
Le douzième et dernier chapitre porte sur le contrat, que Charles Gave présente comme le fil conducteur de l'ensemble de la Bible, comprise comme l'histoire d'alliances successives entre Dieu et l'homme. L'Ancien Testament illustrerait, selon lui, l'échec récurrent des contrats collectifs — des engagements pris pour autrui, pour un futur indéterminé, sans mandat véritable —, tandis que le Nouveau Testament marquerait le passage à des contrats strictement individuels et bilatéraux. L'auteur étend cette lecture à une critique des négociations collectives contemporaines, qu'il s'agisse des conventions collectives, de la réduction du temps de travail à trente-cinq heures ou du système de sécurité sociale français, qu'il compare à l'Ancien Testament et juge structurellement voués à l'échec, en ce qu'ils créeraient toujours des exclus.
La conclusion de l'auteur
Charles Gave conclut son ouvrage en identifiant deux « bonnes nouvelles » contenues selon lui dans les Évangiles : la Résurrection, qu'il laisse au domaine de la foi et hors du champ de son propos, et l'unicité irréductible de chaque personne, qu'il rapproche, en assumant l'anachronisme, de la découverte de l'ADN par la science moderne. De cette unicité découlerait l'impossibilité de toute solution collective aux problèmes humains.
L'auteur développe ensuite longuement l'idée que la chute du communisme fut d'abord une défaite morale, portée selon lui par trois figures chrétiennes : le pape Jean-Paul II, Alexandre Soljenitsyne à travers la publication de L'Archipel du Goulag, et Lech Wałęsa avec la naissance du syndicat Solidarność — trois « rochers », pour reprendre l'image du titre de la conclusion, qui seraient venus dévier le cours du « fleuve » de l'histoire socialiste. Charles Gave insiste sur la responsabilité historique du socialisme dans la persécution des chrétiens au vingtième siècle, statistiques vaticanes à l'appui selon lui, et affirme une incompatibilité de principe entre le fait d'être chrétien et celui d'être socialiste.
Reprenant une distinction empruntée à Karl Popper et à Milton Friedman entre liberté civique, liberté économique et liberté politique, Charles Gave plaide pour que le pouvoir politique n'empiète sur aucune des deux autres, à rebours de ce qu'il perçoit comme la prétention socialiste — et, en son temps, catholique — à imposer une morale par la contrainte étatique. Il achève son livre par un appel aux chrétiens, et plus particulièrement aux catholiques français, à renouer avec la liberté individuelle comme postulat évangélique de base, condition selon lui du redressement politique et culturel du pays.
Un débat à poursuivre
Nous avons cherché, tout au long de cet article, à restituer fidèlement la démonstration de Charles Gave, sans en euphémiser les positions les plus tranchées ni y ajouter de commentaire critique systématique : tel est l'objectif de cette rubrique « Lectures ». Il nous semble cependant important de rappeler, en conclusion, que la lecture des Évangiles à laquelle se livre l'auteur — centrée sur la propriété privée, la théorie subjective de la valeur et la défense du marché libre — n'épuise pas la réflexion chrétienne sur l'économie, et que d'autres courants, s'appuyant sur les mêmes textes et sur la tradition de l'Église, développent des conclusions sensiblement différentes, notamment sur le rôle de l'État, la destination universelle des biens ou les limites morales de la liberté économique.
Cette lecture ouvre donc, plus qu'elle ne referme, un débat ancien et toujours vivant sur les rapports entre le libéralisme économique et la doctrine sociale de l'Église. Nous serions heureux que vous poursuiviez cette réflexion en commentaire : vos précisions, vos objections ou vos références complémentaires sont les bienvenues, et contribueront à enrichir cette rubrique naissante.
Commentaires
La destination universelle des biens et « l'hypothèque sociale » sur la propriété.
La DSE reconnaît le droit de propriété privée comme légitime, mais le subordonne toujours à un principe antérieur : les biens de la terre sont destinés à tous les hommes. Jean-Paul II parle explicitement d'une « hypothèque sociale » qui pèse sur toute propriété (Sollicitudo Rei Socialis, Laborem Exercens).
Or Charles Gave, en commentant la parabole des ouvriers de la vigne, insiste au contraire sur la liberté quasi absolue du propriétaire de disposer de son bien comme il l'entend (« ne suis-je pas libre de faire ce que je veux de mon bien ? »), sans évoquer cette limite structurelle que l'Église, elle, pose systématiquement.
Est-ce que l'Église entend limiter le cercle de la propriété privée, ou au contraire il convient de l'apprécier à travers son usage et la finalité à laquelle elle est dévolue ?
Charles Gave assimile presque toute intervention étatique à une prédation, voire (au chapitre III) suggère à demi-mot que le pouvoir politique procéderait de Lucifer. La DSE est beaucoup plus mesurée : le principe de subsidiarité, formulé par Pie XI dans Quadragesimo Anno, limite l'intervention des corps supérieurs à ce que les corps inférieurs ne peuvent accomplir eux-mêmes, mais il ne nie jamais la légitimité, ni même le devoir, de l'autorité publique d'agir pour le bien commun, en particulier envers les plus faibles. Centesimus Annus critique les excès bureaucratiques de l'« État-providence », non son existence de principe.
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