Le père Roucou peut-il vraiment se réclamer du pape François pour fonder une « théologie depuis la Méditerranée » ?

Dans la Lettre aux communautés n°329 (« La fabrique de la théologie »), le père Christophe Roucou, longtemps chargé des relations avec l'islam à la Conférence des évêques de France, présente le projet d'un réseau de théologiens des « cinq rives de la Méditerranée ». Ce réseau, lancé à la suite de l'appel du pape François à Naples en 2018, entend développer une théologie depuis la Méditerranée plutôt qu'une théologie simplement sur la Méditerranée, nourrie par « une posture sociale et spirituelle » façonnée par la rencontre de l'autre, dans la communion et la compassion.

Le projet se présente explicitement comme un prolongement de la pensée de François, notamment de son exhortation Ad theologiam promovendam, qui appelle à une méthode théologique inductive, partant des situations concrètes plutôt que des seuls principes abstraits.

L'intention pastorale n'est pas en cause. La question qui se pose est plus précise : le texte de François autorise-t-il réellement le glissement que la « théologie depuis la Méditerranée » entend accomplir ? Ou bien celle-ci ne retient-elle du pape que le vocabulaire, en abandonnant ce qui en fixe les limites ?

Ce que François demande réellement

Ad theologiam promovendam demande effectivement à la théologie de partir des « contextes concrets » et des « situations vécues » par les peuples. Mais dès son premier paragraphe, le texte précise que cette réalité doit être interprétée « à la lumière de la Révélation ». Au paragraphe 8, la méthode inductive est décrite comme un moyen de « discerner les signes des temps » pour l'annonce du salut donné en Jésus-Christ, au service de deux finalités que François nomme expressément : l'évangélisation et la transmission de la foi.

Le mouvement est donc clair : le réel fournit la question ; la Révélation demeure la source de la réponse. Rien dans ce texte n'autorise à faire de l'expérience, de la culture ou de la rencontre une instance productrice de vérité théologique. C'est une nuance que saint Thomas d'Aquin, dès l'ouverture de la *Somme théologique*, avait déjà posée : la doctrine sacrée procède de principes reçus de la science de Dieu, non de l'observation humaine. L'induction peut découvrir la question ; elle ne fonde pas la réponse.

Le glissement du Manifeste méditerranéen

C'est précisément sur ce point que le projet porté par le père Roucou s'écarte du texte qu'il invoque. Le Réseau théologique méditerranéen ne se présente pas comme une simple initiative pastorale : il revendique l'élaboration d'un « nouveau paradigme » théologique, fondé sur cette proposition programmatique : « Dieu est dialogue et le dialogue est le lieu de Dieu. »

Cette formule ne dit plus seulement que Dieu peut se rendre présent dans une rencontre — ce que nul catholique ne contesterait. Elle fait du dialogue lui-même une instance à partir de laquelle la compréhension de la Révélation devrait être reconfigurée, présentée comme relevant de « la dynamique même de la révélation ». On passe ainsi, insensiblement, d'une question légitime — « que nous enseigne la Révélation sur cette rencontre ? » — à une question d'une tout autre nature : « que cette rencontre nous révèle-t-elle de Dieu ? », puis « que devons-nous comprendre autrement de notre foi à partir d'elle ? »

Ce déplacement n'est pas mineur. Il fait passer le dialogue du statut de modalité pastorale à celui de principe épistémologique. Or ni François ni le Concile n'autorisent ce statut. *Dei Verbum* rappelle que le Magistère lui-même « n'est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais à son service » : si l'autorité magistérielle ne produit pas la Révélation, l'expérience du dialogue interreligieux le peut encore moins.

Le cas du dialogue islamo-chrétien

Le parcours du père Roucou, consacré pour une large part au dialogue avec l'islam, donne à cette question une portée concrète. L'Église peut et doit rencontrer les musulmans, collaborer avec eux au bien commun, reconnaître ce qu'il y a de vrai et de bon dans leur tradition religieuse. *Nostra aetate* le demande explicitement. Mais le même paragraphe conciliaire rappelle, dans la phrase suivante, que l'Église « annonce, et elle est tenue d'annoncer sans cesse, le Christ qui est la voie, la vérité et la vie ». Le Concile ne choisit pas entre le dialogue et la mission : il maintient les deux.

Une théologie qui érige le dialogue en « lieu de Dieu » normatif risque, elle, de perdre progressivement ce second terme. Les points communs — Dieu unique, prière, jeûne, référence à Abraham — deviennent l'horizon permanent de la rencontre, tandis que les différences essentielles, celles qui touchent au cœur même de la foi chrétienne — la divinité du Christ, la Trinité, l'Incarnation, la Croix rédemptrice —, se trouvent progressivement mises en retrait, de peur de compromettre la relation. Le dialogue, alors, ne prépare plus l'annonce : il tend à s'y substituer.

Une continuité verbale, une rupture de méthode

Le paradoxe est là. Le père Roucou peut à bon droit citer François : l'appel à la rencontre, le refus d'une théologie abstraite, la méthode inductive elle-même appartiennent au texte pontifical. Mais cette citation reste partielle si elle omet ce qui, dans le même texte, fixe la hiérarchie des principes : l'interprétation « à la lumière de la Révélation », l'annonce de Jésus-Christ comme événement salvifique, la finalité missionnaire de toute théologie.

Se réclamer du vocabulaire de François ne suffit donc pas à s'inscrire dans son herméneutique. On peut reprendre ses mots — induction, rencontre, dialogue, paradigme — tout en inversant l'ordre qu'ils supposent : chez François, le réel interroge et la Révélation éclaire ; dans le paradigme méditerranéen tel qu'il se formule, le dialogue tend à devenir lui-même producteur du sens, la Révélation n'intervenant plus qu'après coup, pour être relue à sa lumière.

C'est cette inversion, et non l'attention portée au réel en tant que telle, qui sépare une théologie inductive fidèle à la Tradition d'une théologie dialoguiste qui s'en écarte tout en s'en réclamant. L'Église peut accueillir une théologie attentive aux cultures, aux situations, à la rencontre de l'autre. Elle ne peut faire du dialogue un dépôt révélé concurrent de celui, définitivement donné, qu'elle a reçu en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité pour le salut du monde.



Commenter

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.

Je soutiens Consecratio

L'association ne reçoit aucune subvention et souhaite vous offrir un contenu de qualité totalement gratuit. Nous faisons donc appel à la générosité de nos donateurs pour nous aider à supporter nos frais de fonctionnement.

(nous pouvons émettre des reçus fiscaux)