Léon XIV et la liturgie : sortir de la zone grise
Depuis son élection, Léon XIV semble avoir fait de l'unité de l'Église l'un des fils conducteurs de son pontificat. Or il est un domaine dans lequel cette unité demeure profondément blessée : la liturgie.
La question est particulièrement sensible lorsqu'il s'agit de la célébration selon le Missel romain de 1962. En moins de quinze ans, l'Église est passée de Summorum Pontificum de Benoît XVI à Traditionis custodes de François, c'est-à-dire de deux approches disciplinaires profondément différentes d'une même question.
Cette différence ne signifie pourtant pas nécessairement rupture sur le fond. Benoît XVI comme François présentaient leur intervention comme ordonnée à une même finalité : préserver la communion et l'unité de l'Église. François reconnaissait lui-même que la faculté accordée par ses prédécesseurs répondait à une volonté de recomposer l'unité ecclésiale ; s'il décida de la restreindre, c'est parce qu'il estimait que son usage contribuait désormais, dans certains cas, à « augmenter les distances, durcir les différences » et nourrir les divisions, jusqu'à faire parfois de la célébration selon l'ancien Missel l'instrument d'un refus du Concile Vatican II et de la réforme liturgique, dépassant ainsi la seule question de la foi et de l'attachement à une forme liturgique.
La finalité demeurait donc la même ; c'est le moyen disciplinaire choisi pour l'atteindre qui changeait. Nous sommes ici dans le domaine juridique, disciplinaire et prudentiel : Benoît XVI jugeait qu'une large liberté favoriserait l'unité ; François, à partir d'une appréciation différente de la situation pastorale, jugeait qu'un encadrement plus strict la servirait davantage. Or un tel jugement prudentiel n'est pas irréformable : le moyen choisi peut à son tour être réévalué s'il apparaît avec le temps qu'il ne produit pas l'effet escompté, voire qu'il devient contre-productif au regard de la finalité recherchée.
C'est également dans cette perspective que peut être comprise l'affirmation de Traditionis custodes selon laquelle les livres liturgiques issus de la réforme constituent « l'unique expression de la lex orandi du Rite romain ». Cette formule ne signifie pas nécessairement que le Missel de 1962 aurait cessé, dans son principe, d'exprimer la foi de l'Église : le texte de François lui-même continue d'en autoriser l'usage. L'unicité peut ici se comprendre dans son sens normatif et disciplinaire : une seule expression constitue désormais la norme commune du rite romain, tandis que l'usage du Missel de 1962 subsiste, mais sous un régime d'exception, soumis à autorisation et fortement encadré.
François modifiait ainsi la norme qui régissait l'usage de ce que Benoît XVI avait qualifié d'« expression extraordinaire de la même lex orandi », sans déclarer que cette liturgie, dont Benoît XVI rappelait qu'elle n'avait « jamais été abrogée », serait devenue étrangère à la foi de l'Église. François rappelait d'ailleurs lui-même ces affirmations de son prédécesseur dans la lettre accompagnant Traditionis custodes.
Cette lecture permet de maintenir une herméneutique de continuité : la différence est manifeste dans le régime disciplinaire, mais elle ne doit pas nécessairement être transformée en rupture doctrinale sur la nature de cette liturgie. Une discipline peut être établie, modifiée puis révisée lorsque les circonstances ou l'appréciation pastorale changent ; elle ne peut faire qu'une liturgie reçue et célébrée pendant des siècles par l'Église devienne rétrospectivement étrangère à sa foi.
De la liberté à l'autorisation
En 2007, Benoît XVI avait reconnu à tout prêtre catholique de rite latin la faculté de célébrer la messe selon le Missel de 1962, précisant même, pour les messes célébrées sans peuple, qu'il n'avait besoin « d'aucune autorisation, ni du Siège apostolique ni de son Ordinaire ». Dans les paroisses où existait un groupe stable de fidèles attachés à la tradition liturgique antérieure, le curé était invité à accueillir volontiers leur demande.
En 2021, Traditionis custodes renversa cette logique disciplinaire. Désormais, les prêtres qui célébraient déjà selon le Missel de 1962 doivent obtenir l'autorisation de leur évêque pour continuer à le faire. Quant aux prêtres ordonnés après la promulgation du motu proprio, ils doivent présenter une demande formelle à leur évêque et celui-ci doit obtenir l'autorisation du Saint-Siège avant de pouvoir la leur accorder.
On est donc passé d'un régime de liberté reconnue au prêtre à un régime d'autorisation, et, pour les nouveaux prêtres, d'une liberté qui ne nécessitait même pas l'autorisation de l'évêque à une permission qui dépend finalement de Rome.
Cette situation pose nécessairement une question dans la durée : des prêtres sont ordonnés chaque année, et certains ont découvert leur vocation, grandi dans la foi ou discerné leur sacerdoce au contact de la liturgie traditionnelle. Faudra-t-il, génération après génération, que chaque nouveau prêtre désirant célébrer selon le Missel de 1962 obtienne une autorisation romaine ?
Une obéissance liturgique à sens unique ?
Il existe cependant un autre aspect de la volonté de François qui mérite d'être rappelé.
L'obéissance liturgique ne peut fonctionner à sens unique. Si l'on invoque avec rigueur Traditionis custodes pour encadrer la célébration selon le Missel de 1962, la même fidélité au Magistère devrait conduire à faire respecter avec une égale rigueur les livres liturgiques issus de la réforme.
Dans la lettre accompagnant Traditionis custodes, François demandait expressément aux évêques de veiller à ce que chaque liturgie soit célébrée « avec décorum et avec fidélité aux livres liturgiques promulgués après le Concile Vatican II, sans excentricités qui dégénèrent facilement en abus ». Il demandait également que les séminaristes et les nouveaux prêtres soient formés à cette fidélité. François déplorait d'ailleurs explicitement les abus liturgiques « de part et d'autre ».
Cette exigence de fidélité s'étend également aux textes et à leurs traductions.
La fidélité demandée par François ne concernait donc pas seulement ceux qui célébraient selon le Missel de 1962 : elle concernait tout autant la célébration selon le Missel de Paul VI, ses textes, ses rubriques et leurs traductions.
Il y aurait dès lors une réelle incohérence à appliquer avec une extrême rigueur les restrictions de Traditionis custodes tout en se montrant beaucoup plus accommodant envers les improvisations, modifications ou abus affectant la liturgie que ce même document présente comme l'expression normative du rite romain. Certains courants progressistes semblent parfois l'avoir oublié, davantage préoccupés d'appliquer avec fermeté Traditionis custodes que de remettre en cause leurs propres pratiques liturgiques.
Si elle est normative, elle doit précisément être célébrée selon sa norme.
C'est ici que commence ce que l'on pourrait appeler la zone grise liturgique du pontificat de Léon XIV.
Des signes apparemment contradictoires
Dès le consistoire extraordinaire des 7 et 8 janvier 2026, Léon XIV avait placé la liturgie parmi les quatre grandes questions proposées aux cardinaux. Faute de temps, ceux-ci durent en retenir deux et choisirent finalement la mission et la synodalité. La liturgie ne fut donc pas discutée comme thème autonome. Le pape précisa cependant que les deux autres sujets n'étaient pas abandonnés et que des questions très concrètes restaient à traiter.
Puis vint un geste beaucoup plus significatif.
Dans son message aux évêques de France, daté du 18 mars 2026 et rendu public lors de leur assemblée plénière de Lourdes, Léon XIV évoque explicitement « la croissance des communautés liées au Vetus Ordo ».
Le vocabulaire employé mérite attention. Le pape ne parle pas d'un phénomène appelé à disparaître. Il constate une croissance. Surtout, il se dit préoccupé qu'une « douloureuse blessure » continue de s'ouvrir dans l'Église autour de la célébration de la messe, alors que celle-ci est précisément « le sacrement même de l'unité ».
Et il demande aux évêques de rechercher : « des solutions concrètes permettant d'inclure généreusement les personnes sincèrement attachées au Vetus Ordo, dans le respect des orientations voulues par le Concile Vatican II en matière de Liturgie ».
La formule doit être reçue dans son intégralité. Le mot « généreusement » est important, mais la précision qui l'accompagne l'est tout autant : cette générosité s'adresse aux personnes sincèrement attachées au Vetus Ordo, dans le respect des orientations liturgiques de Vatican II.
Le cardinal Robert Sarah a d'ailleurs laissé entendre quelques mois plus tard que cet appel adressé aux évêques français avait une portée plus large et pouvait valoir pour l'ensemble des évêques, dans un esprit d'ouverture destiné à ne pas créer inutilement de divisions.
Léon XIV semble donc amorcer une sortie de la dureté qui a marqué ces dernières années : non pas en annonçant l'abrogation de Traditionis custodes, mais en déplaçant l'accent vers l'accueil, la compréhension, la générosité et surtout l'unité.
Pourtant, quelques semaines plus tard, le cardinal Arthur Roche, préfet du Dicastère pour le Culte divin et principal artisan de la mise en œuvre restrictive de Traditionis custodes, semblait refermer la porte.
Interrogé fin juillet par The Tablet sur l'avenir de la messe traditionnelle, il déclarait que Léon XIV ne modifierait pas Traditionis custodes et ne reviendrait pas à Summorum Pontificum.
Mais cette déclaration intervient alors que la situation du cardinal Roche à la tête du Dicastère demeure provisoire. Nommé en mai 2021, maintenu provisoirement par Léon XIV en 2025, son mandat de cinq ans est arrivé à terme en mai 2026 et, à 76 ans, il a également dépassé l'âge ordinaire de renonciation. Ses déclarations expriment-elles la ligne future de Léon XIV ou les derniers mots d'une époque ? La question reste ouverte.
Deux tonalités apparaissent donc.
D'un côté, Léon XIV demande que l'on « inclue généreusement » les fidèles attachés au Vetus Ordo, constate la croissance de leurs communautés et veut guérir une blessure qui atteint l'unité de l'Église, tout en inscrivant explicitement cette inclusion dans le respect des orientations voulues par Vatican II en matière liturgique.
De l'autre, le préfet chargé de la liturgie affirme que le cadre juridique restrictif hérité du pontificat précédent ne changera pas.
Faut-il y voir une contradiction ? Pas nécessairement.
Léon XIV pourrait parfaitement décider de ne pas revenir à Summorum Pontificum tout en facilitant considérablement l'application de Traditionis custodes : davantage de permissions, des autorisations plus facilement accordées aux nouveaux prêtres, une plus grande latitude laissée aux évêques, ou simplement une interprétation moins restrictive du droit existant.
Après tout, si la finalité poursuivie par Benoît XVI comme par François était bien l'unité, et si les moyens choisis pour y parvenir relevaient d'un jugement juridique, disciplinaire et prudentiel, rien n'interdit à leur successeur de porter à son tour un nouveau jugement prudentiel sur les moyens les plus aptes à restaurer cette unité.
Mais nous n'en savons encore rien.
C'est précisément pourquoi nous sommes dans une zone grise.
Écoutons maintenant Léon XIV
Il existe cependant un moyen d'essayer de comprendre dans quelle direction le pape souhaite conduire l'Église : écouter ce qu'il enseigne lui-même sur la liturgie.
Et le choix de Léon XIV est remarquable.
Depuis le 20 mai 2026, dans le cadre de son vaste cycle consacré aux documents de Vatican II, il développe semaine après semaine une véritable catéchèse sur Sacrosanctum Concilium :
20 mai 2026 — 1. La liturgie dans le mystère de l'Église
27 mai 2026 — 2. La réforme de la liturgie : tradition et évolution
3 juin 2026 — 3. Le rite, le signe, le symbole
24 juin 2026 — 4. Le mystère eucharistique
5 août 2026 — 5. La prière de l'Église
12 août 2026 — 6. L'année liturgique
Les titres eux-mêmes sont déjà suggestifs : mystère de l'Église, tradition et évolution, Eucharistie, prière, année liturgique.
Et certaines références le sont peut-être davantage encore. Léon XIV convoque Pie XII et Mediator Dei lorsqu'il traite de la réforme liturgique. Il parle de Tradition authentique et de développement. Et, dans sa dernière catéchèse du 12 août, il choisit de rappeler l'œuvre de dom Prosper Guéranger, restaurateur de Solesmes et l'une des grandes figures du renouveau liturgique du XIXe siècle.
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne permet d'annoncer ce que Léon XIV fera de Traditionis custodes. Mais leur ensemble mérite d'être étudié.
Puisque le pape place lui-même la liturgie au cœur de son enseignement et puisque l'unité revient constamment dans son pontificat, suivons donc ces six catéchèses une à une, sans leur faire dire ce qu'elles ne disent pas, mais sans négliger non plus leurs références, leurs silences et leur logique interne.
Pour aller plus loin, nous vous invitons à retrouver dans la rubrique « Se former » de Consecratio notre série consacrée aux catéchèses de Léon XIV sur Sacrosanctum Concilium. Nous y étudierons chacune de ces catéchèses afin de comprendre l'enseignement du Saint-Père sur la liturgie et de discerner, au fil de ses interventions, la direction qui se dessine.
Car plutôt que de spéculer sur les intentions de Léon XIV, écoutons ce qu'il enseigne lui-même. Peut-être ces catéchèses permettront-elles de discerner la direction dans laquelle Léon XIV entend conduire la réforme liturgique et, avec elle, de savoir si l'Église commence réellement à sortir de la zone grise.
- Détails
Je soutiens Consecratio
L'association ne reçoit aucune subvention et souhaite vous offrir un contenu de qualité totalement gratuit. Nous faisons donc appel à la générosité de nos donateurs pour nous aider à supporter nos frais de fonctionnement.
Commenter
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.