Se former avec Consecratio
La formule de Lumen gentium « Ecclesia Christi subsistit in Ecclesia catholica »1 n'est pas ambiguë en elle-même. Elle est exigeante, parce qu'elle présuppose un vocabulaire philosophique et théologique précis, progressivement élaboré par la tradition catholique et particulièrement clarifié par Boèce et saint Thomas d'Aquin.
Le verbe latin subsistere ne peut donc être interprété comme si le Concile avait soudainement abandonné le sens que la tradition philosophique et théologique lui avait toujours donné. Il ne signifie ni « exister seulement en partie », ni « se réaliser principalement », ni « constituer une manifestation parmi plusieurs autres ». Dans son acception classique, il désigne le mode d'être d'une réalité qui existe en elle-même comme sujet concret (suppositum, hypostasis), et non dans un autre comme un accident.
En reprenant ce terme, le Concile affirme que l'unique Église fondée par le Christ possède sa subsistance, c'est-à-dire son mode propre d'existence comme sujet historique, dans l'Église catholique.
Comme l'a expliqué Benoît XVI, il n'existe qu'un seul sujet-Église. La subsistance de l'Église du Christ n'est pas multipliable. Il ne faut donc pas imaginer deux Églises distinctes, l'une invisible et plus vaste, l'autre catholique et simplement institutionnelle. L'Église du Christ et l'Église catholique ne sont pas deux sujets séparés : c'est l'unique Église du Christ qui subsiste comme sujet historique dans l'Église catholique.
Une difficulté exigeante, non une ambiguïté doctrinale
La difficulté de cette formule ne provient donc pas d'une ambiguïté intrinsèque, mais de la richesse conceptuelle qu'elle suppose. On ne peut parler d'ambiguïté qu'en interprétant subsistere selon son sens moderne et courant, en faisant abstraction de son sens philosophique traditionnel et du contexte doctrinal dans lequel le Concile l'emploie.
Cette mauvaise définition peut alors conduire à deux erreurs opposées :
- La première consiste à accuser le Concile d'avoir séparé l'Église du Christ de l'Église catholique, faisant de celle-ci une simple réalisation parmi d'autres.
- La seconde utilise cette même interprétation pour justifier certaines pratiques œcuméniques où la conversion, la profession intégrale de la foi et le retour à la pleine communion cesseraient d'être recherchés.
Dans les deux cas, on fait dépendre le sens de subsistit in des pratiques pastorales qui ont pu s'en réclamer. Or ce ne sont jamais les applications postérieures qui définissent le sens d'un texte conciliaire. On ne peut supposer que, parce que certaines pastorales ont parfois invoqué subsistit in pour justifier un œcuménisme de compromis, le verbe aurait changé de signification.
C'est exactement l'inverse qu'exige l'herméneutique de la continuité enseigné par Benoit XVI : les pratiques doivent être jugées à la lumière de la doctrine, et non la doctrine reconstruite à partir de pratiques contestables. Le Concile n'a pas créé une nouvelle définition de subsistere. Il a repris un terme dont le sens philosophique et théologique était déjà fixé depuis des siècles dans la tradition de l'Église.
Les éléments ecclésiaux ne justifient pas la séparation
Une fois le sens traditionnel de subsistit in rétabli, il devient possible de comprendre correctement ce que le Concile affirme à propos des « éléments de sanctification et de vérité ».
Lorsque Lumen gentium reconnaît, hors de la pleine communion visible de l'Église catholique, l'existence de tels éléments, il ne désigne nullement plusieurs sujets ecclésiaux ni plusieurs subsistances de l'Église du Christ.
Ces éléments — le baptême, l'Écriture Sainte, certaines vérités de la foi et, dans les Églises orientales séparées, la succession apostolique ainsi que les sacrements valides — sont qualifiés par le Concile de :
« dona Ecclesiae Christi propria »
« dons propres à l'Église du Christ ».
Ils ne tirent donc ni leur origine, ni leur valeur du schisme, de l'hérésie ou de la séparation. Ils ne font pas davantage des communautés séparées autant de nouveaux sujets ecclésiaux. Tout ce qu'ils possèdent de vrai, de saint et de sacramentel vient du Christ et appartient en propre à son unique Église.
Ils ne subsistent donc pas comme des réalités ecclésiales autonomes. Leur caractère ecclésial provient de leur appartenance à l'unique sujet qu'est l'Église du Christ. Autrement dit, ce ne sont pas les éléments qui constituent le sujet-Église ; c'est leur appartenance au sujet-Église qui leur confère leur caractère ecclésial. Voilà pourquoi leur présence hors de la pleine communion ne crée jamais une nouvelle Église ni une nouvelle subsistance.
Cela ne signifie pourtant pas que cette situation soit sans conséquence. La séparation ne supprime pas l'action de la grâce de Dieu. Mais elle demeure objectivement une blessure de la communion. Séparés de la plénitude de la foi, de l'unité du gouvernement apostolique et, selon les cas, de certains moyens de grâce confiés par le Christ à son Église, ces dons ne peuvent déployer toute leur cohérence dans l'unité voulue par le Seigneur.
Le Concile ajoute immédiatement que ces éléments :
« ad unitatem catholicam impellunt »
« poussent vers l'unité catholique ».
Cette précision est capitale. Ces éléments ne sont pas destinés à légitimer durablement la séparation. Parce qu'ils appartiennent à l'unique Église du Christ, ils sont intérieurement ordonnés à la pleine unité de foi, de sacrements et de gouvernement dans l'Église catholique. Cette orientation fonde le véritable œcuménisme catholique. Elle ne remplace ni la mission, ni l'appel à la conversion, ni l'annonce intégrale de la foi. Reconnaître ces éléments ne signifie donc jamais considérer la séparation comme une situation normale ou suffisante.
La séparation n'est pas une richesse
Il faut ici renverser une idée devenue fréquente. La présence de biens ecclésiaux hors de la pleine communion ne signifie nullement que la division serait devenue une richesse.
Ce qui est bon, ce sont les dons du Christ.
Ce qui est douloureux, c'est qu'ils soient vécus dans une communion imparfaite.
Le baptême demeure un véritable baptême. La Parole de Dieu demeure la Parole de Dieu. Les sacrements valides demeurent les sacrements du Christ. Mais la rupture de communion qui accompagne ces biens n'est jamais un bien supplémentaire. Elle constitue une blessure de l'unité.
L'Église n'est pas un puzzle composé de fragments qui, une fois réunis, produiraient enfin le sujet ecclésial. Le sujet existe déjà. Il est unique. Les éléments appartiennent à ce sujet. Ils n'en créent pas un nouveau.
Cette situation rappelle l'image évangélique de la tunique sans couture du Christ2, que la tradition des Pères a toujours vue comme le symbole de l'unité indivisible de l'Église. Les divisions entre les chrétiens ne créent pas plusieurs Églises du Christ ; elles blessent la manifestation visible de cette unité et dispersent des biens qui appartiennent tous au même Corps. La tunique demeure une, mais les divisions empêchent qu'elle apparaisse dans toute sa plénitude aux yeux du monde.
Ainsi, plus les biens propres à l'Église sont vécus hors de sa pleine communion visible, plus se manifeste le drame de la division ecclésiale. Ce n'est pas la richesse de l'Église qui augmente, mais la souffrance de son Corps. Les membres eux-mêmes en portent les conséquences : privés de la plénitude de certains biens ecclésiaux, exposés aux divisions doctrinales, ils ne peuvent vivre pleinement la communion, la paix et la charité auxquelles le Seigneur appelle son Église. La dispersion des dons du Christ n'est donc jamais un motif de satisfaction ; elle est un appel à la réparation et au rétablissement de la pleine unité.
Le drame de la division ecclésiale
Le Christ a promis : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. »3.
L'unique sujet-Église demeure donc indéfectible. Mais son unité visible est réellement blessée. Cette blessure obscurcit le témoignage de l'Église, entretient les divisions doctrinales et prive de nombreux fidèles de la plénitude des biens que le Christ a confiés à son Corps.
C'est précisément ce que Benoît XVI appelle « le drame de la division ecclésiale ».
Le véritable œcuménisme
La pleine communion avec l'unique sujet qu'est l'Église du Christ n'est pas une simple question juridique. Elle correspond à la volonté même du Christ.
C'est dans cette pleine communion que se trouvent réunis :
- l'intégralité de la foi
- la plénitude des moyens de sanctification
- l'unité du gouvernement apostolique
- la totalité des biens confiés par le Seigneur à son Église
En dehors de cette pleine communion, de véritables dons ecclésiaux demeurent présents. Mais leur présence ne justifie jamais la séparation. Au contraire, ils appellent à son dépassement.
L'œcuménisme authentique ne peut donc devenir un irénisme qui renoncerait à annoncer toute la foi catholique ou qui abandonnerait l'appel au retour à la pleine communion.
La paix du Christ n'est pas la simple coexistence entre communautés séparées. Elle est le fruit de la communion dans la vérité, la charité et l'unité de son Corps. C'est pourquoi le véritable œcuménisme tend nécessairement à la pleine communion visible dans l'unique Église où subsiste l'Église du Christ, afin que s'accomplisse la prière du Seigneur :
« Que tous soient un. »4
Je soutiens Consecratio
L'association ne reçoit aucune subvention et souhaite vous offrir un contenu de qualité totalement gratuit. Nous faisons donc appel à la générosité de nos donateurs pour nous aider à supporter nos frais de fonctionnement.