Se former avec Consecratio
Herméneutique de la continuité
Vatican II peut-il enseigner une rupture avec la Tradition ?
Préambule
Depuis plus de soixante ans, le concile Vatican II fait l'objet d'interprétations profondément divergentes. Pour les uns, il représenterait une rupture avec l'enseignement antérieur de l'Église ; pour les autres, il s'inscrirait dans la continuité organique de la Tradition.
Face à cette situation, il ne revient pas au fidèle de choisir librement entre plusieurs lectures possibles. L'Église elle-même a donné le principe qui doit guider toute interprétation authentique du Concile.
Le 22 décembre 2005, le pape Benoît XVI, s'adressant à la Curie romaine, a rappelé que Vatican II ne peut être compris qu'à la lumière de « l'herméneutique de la réforme dans la continuité de l'unique sujet-Église », qu'il oppose à « l'herméneutique de la discontinuité et de la rupture ». Cette distinction n'est pas une opinion personnelle de Benoît XVI ; elle constitue une règle d'interprétation fondée sur la nature même de l'Église.
Le présent travail ne prétend donc pas proposer une nouvelle interprétation de Vatican II. Il entend recevoir l'enseignement du Magistère vivant de l'Église et montrer, texte après texte, comment les principaux documents conciliaires doivent être compris à la lumière de cette règle herméneutique. Il ne s'agit ni de défendre un « esprit du Concile » détaché des textes, ni de conclure à une rupture du Concile avec la Tradition, mais de rechercher le sens authentique des textes selon l'intelligence que l'Église donne elle-même de ses propres actes.
En effet, l'Église est assistée par l'Esprit Saint. Elle est dépositaire de la Révélation divine, non propriétaire de celle-ci. Sa mission n'est pas de créer une doctrine nouvelle, mais de transmettre fidèlement le dépôt de la foi reçu des Apôtres. Comme l'enseigne le premier concile du Vatican :
« Le Saint-Esprit n'a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu'ils fassent connaître, sous sa révélation, une doctrine nouvelle, mais pour qu'avec son assistance ils gardent saintement et exposent fidèlement la Révélation transmise par les Apôtres, c'est-à-dire le dépôt de la Foi. »
Cette assistance divine vaut également lorsque le pape exerce son ministère en union avec l'ensemble des évêques réunis en concile œcuménique. Un concile peut approfondir, préciser, développer ou appliquer la doctrine reçue ; il ne peut ni la contredire ni la renverser. Admettre qu'un concile œcuménique approuvé par le pape puisse enseigner officiellement une doctrine contraire à la Tradition reviendrait à nier l'assistance promise par le Christ à son Église : « Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde »1.
Cette vérité conduit à une première conclusion fondamentale : si une difficulté apparaît dans la lecture d'un texte conciliaire, la première hypothèse ne peut être celle d'une rupture doctrinale. L'interprétation doit toujours rechercher le sens compatible avec l'ensemble de la Tradition antérieure. C'est ce que Benoît XVI appelle l'herméneutique de la continuité.
Question
Le Magistère suprême de l'Église, exercé par le Pontife romain et les évêques unis à lui dans un concile œcuménique, peut-il enseigner officiellement une doctrine ou proposer des orientations pastorales incompatibles avec le dépôt de la Foi reçu des Apôtres ?
Objections
Objection 1
Il semble qu'un concile œcuménique puisse proposer des orientations pastorales en rupture avec la Tradition.
En effet, le concile Vatican II s'est lui-même présenté comme un concile principalement pastoral. Or la pastorale relève de l'ordre prudentiel et non, en tant que telle, d'une définition dogmatique irréformable. Dès lors, si elle n'est pas couverte par l'infaillibilité au même titre qu'une définition de foi ou de mœurs, il semblerait qu'elle puisse adopter des orientations nouvelles, voire contraires à la pratique constante ou à certains enseignements antérieurs de l'Église. Le caractère pastoral du Concile permettrait ainsi d'expliquer l'existence éventuelle d'une rupture, non dans la doctrine elle-même, mais dans les orientations pastorales officiellement proposées.
Objection 2
De plus, plusieurs passages de Vatican II paraissent difficiles à concilier avec certains enseignements antérieurs concernant notamment la liberté religieuse, l'œcuménisme, la collégialité ou les rapports avec les religions non chrétiennes. Si les textes eux-mêmes semblent enseigner une nouveauté incompatible avec le Magistère précédent, il faudrait conclure que la rupture réside dans le Concile lui-même.
Objection 3
En outre, Notre-Seigneur déclare :
« C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »2
Or les décennies qui ont suivi le Concile ont vu une crise profonde de la pratique religieuse, des vocations, de la liturgie, de la catéchèse et de l'esprit missionnaire. Les mauvais fruits sembleraient donc démontrer que l'arbre lui-même est mauvais.
Objection 4
Enfin, de nombreux théologiens, évêques et responsables ecclésiastiques ont eux-mêmes interprété Vatican II comme une rupture avec le passé. Si ceux qui avaient autorité pour appliquer le Concile l'ont compris ainsi, cette interprétation semblerait devoir être retenue.
Au contraire
Cependant, Notre-Seigneur a confié à son Église la mission d'enseigner toutes les nations et lui a promis son assistance jusqu'à la fin des temps :
« Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à observer tout ce que je vous ai commandé. Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation du siècle. »3.
Cette mission est exercée par le Magistère vivant de l'Église. Elle appartient au Pontife romain, successeur de saint Pierre, ainsi qu'au collège des évêques en communion avec lui. Celui-ci exerce son autorité soit lorsque les évêques sont dispersés dans le monde mais demeurent unis au Successeur de Pierre, soit lorsqu'ils sont réunis avec lui en concile œcuménique. Dans tous les cas, c'est l'unique Magistère de l'Église qui enseigne avec l'assistance promise par le Christ.
Le premier concile du Vatican enseigne :
« Le Saint-Esprit n'a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu'ils fassent connaître, sous sa révélation, une doctrine nouvelle, mais pour qu'avec son assistance ils gardent saintement et exposent fidèlement la Révélation transmise par les Apôtres, c'est-à-dire le dépôt de la foi. »4.
Le concile Vatican II affirme lui-même :
« La charge d'interpréter authentiquement la parole de Dieu écrite ou transmise a été confiée au seul Magistère vivant de l'Église. »5.
Enfin, le pape Benoît XVI rappelle que le concile Vatican II doit être interprété selon « l'herméneutique de la réforme dans la continuité de l'unique sujet-Église », par opposition à « l'herméneutique de la discontinuité et de la rupture ».
Réponses
Je réponds qu'il est universellement admis dans la doctrine catholique qu'un concile œcuménique, dans lequel le Pontife romain et les évêques unis à lui exercent solennellement le Magistère de l'Église, ne peut enseigner officiellement ni définir une doctrine contraire à la Tradition apostolique. Cette vérité découle de l'assistance promise par le Christ à son Église et de la mission confiée au Magistère de garder fidèlement le dépôt de la foi. Il n'est donc pas nécessaire de la redémontrer ici.
Toute la difficulté porte ailleurs.
Elle consiste à savoir si cette même garantie vaut également lorsqu'un concile, sans définir un nouveau dogme, propose officiellement des orientations pastorales.
Autrement dit, le caractère pastoral d'un concile lui permettrait-il de proposer, au nom du Magistère de l'Église, une pastorale en rupture avec la Tradition apostolique, alors même qu'il ne pourrait définir une doctrine contraire à cette même Tradition ?
La réponse doit également être négative.
En effet, s'il convient de distinguer la doctrine de la pastorale, il serait erroné de les séparer. La pastorale n'est pas une source autonome de vérité ; elle est la mise en œuvre concrète de la doctrine. Elle reçoit de celle-ci son principe, sa mesure et sa fin.
La pastorale relève certes de l'ordre prudentiel. Mais la prudence chrétienne ne consiste pas à inventer des principes nouveaux ; elle consiste à appliquer fidèlement des principes immuables aux circonstances concrètes. Selon la tradition de l'Église, la prudence est la « droite règle de l'action » (recta ratio agibilium) : elle ne peut jamais commander ce qui est contraire à la vérité dont elle procède.
Il en va de même de la pastorale. Elle est à la doctrine ce que la prudence est à la loi morale : elle en est l'application. Dès lors, une orientation pastorale officiellement proposée par un concile œcuménique ne peut être contraire à la Tradition apostolique ni aux principes doctrinaux dont l'Église est la gardienne. Elle peut adapter les modalités de l'action pastorale, préciser des applications, répondre à des circonstances nouvelles ; elle ne peut proposer officiellement des moyens incompatibles avec la fin surnaturelle que poursuit l'Église.
En effet, toute pastorale est ordonnée au salut des âmes, qui est la loi suprême de l'Église (salus animarum suprema lex). Or l'Église ne peut se donner officiellement des moyens qui contredisent la fin même pour laquelle le Christ l'a instituée. Elle ne peut conduire les fidèles vers la vérité en leur proposant des orientations contraires à cette vérité. Une telle contradiction entre la fin et les moyens serait incompatible avec la mission reçue du Christ et avec l'assistance permanente du Saint-Esprit.
C'est précisément ce qu'enseigne le pape Benoît XVI lorsqu'il affirme que Vatican II doit être interprété selon « l'herméneutique de la réforme dans la continuité de l'unique sujet-Église ». Cette affirmation ne concerne pas seulement les énoncés doctrinaux du Concile ; elle porte sur l'acte même du Magistère. Celui qui enseigne avant le Concile, pendant le Concile et après le Concile est toujours le même sujet : l'unique Église du Christ. Or un même sujet ne peut proposer officiellement, au nom de sa mission pastorale, ce qui serait contraire à la vérité qu'il a reçu mission de garder.
En effet, un concile œcuménique n'est ni une commission de réflexion, ni un simple organisme consultatif. Même lorsqu'il se présente comme principalement pastoral, il demeure un acte du Magistère suprême exercé par le Pontife romain et les évêques unis à lui. Le sujet qui propose ces orientations pastorales est donc le même que celui qui enseigne la doctrine.
Il s'ensuit qu'un concile œcuménique ne peut proposer officiellement une pastorale qui contredirait la Tradition apostolique. Admettre une telle hypothèse reviendrait à soutenir que le même Magistère pourrait, tout en demeurant fidèle dans sa doctrine, conduire officiellement les fidèles par une pratique contraire à cette doctrine. Une telle dissociation entre doctrine et pastorale est incompatible avec la nature même de la mission confiée par le Christ à son Église.
Il résulte de ce qui précède un principe fondamental, qui gouvernera toute la suite de cette étude : le Magistère suprême de l'Église, exercé par le Pontife romain et les évêques unis à lui dans un concile œcuménique, ne peut enseigner officiellement une rupture avec la Tradition apostolique, ni dans la doctrine qu'il professe, ni dans les orientations pastorales qu'il propose.
Toute la démonstration qui suivra reposera dès lors sur une distinction essentielle qu'il serait erroné de négliger. Il convient de distinguer soigneusement :
- le texte promulgué par le Concile ;
- les interprétations théologiques qui en ont été proposées ;
- les applications pastorales qui en ont été faites.
Ces trois réalités ne peuvent être identifiées sans confusion. Les interprétations peuvent être discutées. Les applications peuvent être prudentes ou imprudentes et, le cas échéant, être corrigées. Mais ces dérives historiques ne permettent pas de conclure que le Concile lui-même ait officiellement proposé une rupture avec la Tradition apostolique. Selon le principe rappelé par Benoît XVI, les textes du Concile doivent être compris dans la continuité de l'unique sujet-Église, gardienne fidèle du dépôt révélé.
Réponse à la première objection
L'objection repose sur une distinction réelle entre doctrine et pastorale, mais elle ne distingue pas suffisamment les différents niveaux d'exercice de la pastorale.
Il faut distinguer :
- la pastorale ordinaire, qui relève de la prudence des pasteurs dans le gouvernement quotidien de l'Église ;
- les décisions pastorales particulières, qui peuvent être adaptées ou modifiées selon les circonstances ;
- enfin, les orientations pastorales officiellement proposées par le Magistère suprême dans un concile œcuménique approuvé par le Pontife romain.
Ces trois réalités ne possèdent ni la même nature ni la même autorité.
Il est vrai qu'une orientation pastorale n'est pas, en tant que telle, une définition dogmatique irréformable. Toutefois, lorsqu'elle est proposée par un concile œcuménique, elle demeure un acte du Magistère suprême de l'Église. Dès lors, si ses modalités d'application relèvent de la prudence, elle ne peut être officiellement comprise comme contraire au dépôt de la foi dont ce même Magistère est le gardien.
La question n'est donc pas de savoir si toute décision pastorale est irréformable. Elle ne l'est pas. La véritable question est de savoir si le Magistère suprême de l'Église pourrait officiellement proposer, dans un concile œcuménique, une orientation pastorale incompatible avec la doctrine qu'il a reçu mission de conserver. Le Respondeo a montré que cette hypothèse devait être exclue.
Lorsqu'une difficulté d'interprétation surgit, il appartient au Magistère lui-même de préciser ce qu'il a entendu enseigner. C'est ce qu'a fait le pape Paul VI en joignant à la constitution Lumen gentium la Nota explicativa praevia, destinée à fixer le sens authentique de la doctrine de la collégialité et à écarter les interprétations incompatibles avec la Tradition.
Le pape Benoît XVI a ensuite étendu ce même principe à l'ensemble du concile Vatican II en rappelant que celui-ci devait être interprété selon « l'herméneutique de la réforme dans la continuité de l'unique sujet-Église ». Cette règle n'est pas demeurée théorique : il l'a appliquée dans son propre Magistère, notamment en précisant le sens de l'expression subsistit in dans les Réponses de la Congrégation pour la doctrine de la foi de 2007, approuvées par lui, et en matière liturgique dans la lettre accompagnant le motu proprio Summorum Pontificum, où il affirme : « Ce qui était sacré pour les générations précédentes demeure grand et sacré pour nous aussi. »
Ainsi, loin d'autoriser une herméneutique de rupture, le Magistère a lui-même indiqué comment les orientations pastorales de Vatican II doivent être comprises : non comme une opposition à la Tradition, mais dans la continuité de l'unique Église du Christ.
Réponse à la deuxième objection
L'objection suppose que des formulations qui paraissent nouvelles, voire matériellement contradictoires avec certains enseignements antérieurs, conduisent nécessairement à conclure que la rupture réside dans le Concile lui-même.
Une telle conclusion ne saurait être admise.
En effet, le principe établi dans le Respondeo exclut précisément cette hypothèse. Si le Magistère suprême de l'Église ne peut enseigner officiellement une doctrine ni proposer une orientation pastorale contraire au dépôt de la foi, on ne peut conclure, à partir d'une contradiction seulement apparente, que l'Église se serait contredite elle-même ou qu'elle se serait mise en rupture avec sa propre Tradition.
Dans la foi catholique, une contradiction apparente n'autorise jamais, à elle seule, à conclure à une contradiction réelle. Il appartient au Magistère, auquel le Christ a confié la mission d'interpréter authentiquement le dépôt révélé, de déterminer le sens véritable des textes qu'il enseigne.
Ce principe vaut d'abord pour l'interprétation de la Sainte Écriture. Lorsque deux passages paraissent difficiles à concilier, l'Église ne conclut jamais que la Parole de Dieu se contredit ; elle en recherche le sens authentique sous l'assistance du Saint-Esprit.
Il en va de même lorsque le Magistère exerce lui-même sa mission d'enseignement. Si un texte conciliaire paraît, à première lecture, difficile à concilier avec un enseignement antérieur, la foi catholique n'autorise pas à conclure que l'Église se contredirait elle-même ou qu'elle romprait avec sa propre Tradition. Il appartient, au contraire, au Magistère vivant d'expliciter le sens véritable de son propre enseignement afin d'en manifester la continuité avec le dépôt de la foi.
C'est précisément ce qu'ont fait le pape Paul VI, en joignant à Lumen gentium la Nota explicativa praevia pour préciser le sens de la doctrine de la collégialité, puis le pape Benoît XVI, en rappelant que le concile Vatican II devait être interprété selon « l'herméneutique de la réforme dans la continuité de l'unique sujet-Église ». Cette règle n'est pas demeurée théorique : il l'a lui-même appliquée dans son Magistère, notamment en précisant le sens de l'expression subsistit in et en rappelant, à propos de la liturgie, que « ce qui était sacré pour les générations précédentes demeure grand et sacré pour nous aussi ».
La véritable démarche théologique ne consiste donc pas à présumer une rupture à partir d'une difficulté de lecture, mais à rechercher, avec l'Église et selon la règle qu'elle donne elle-même, l'intelligence authentique des textes. C'est cette démonstration qui sera menée, texte après texte, dans les chapitres suivants.
Réponse à la troisième objection
L'objection tirée des fruits mérite une attention toute particulière, car elle s'appuie sur une parole de Notre-Seigneur lui-même : « C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez »6.
Il est donc légitime d'examiner les fruits historiques de la réception du concile Vatican II. Les crises de la pratique religieuse, de la liturgie, des vocations, de la catéchèse, de l'esprit missionnaire ou encore de la vie ecclésiale constituent des faits qui ne sauraient être niés ni minimisés.
Toutefois, pour appliquer correctement le principe évangélique, encore faut-il identifier avec certitude l'arbre dont procèdent ces fruits. En effet, le contexte de cette parole est celui de l'avertissement du Christ : « Gardez-vous des faux prophètes... C'est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez »7.
Le critère évangélique des fruits doit donc être appliqué conformément à l'ensemble de la foi catholique. Il ne saurait être invoqué pour conclure que le Magistère suprême de l'Église, exerçant officiellement sa mission dans un concile œcuménique, aurait enseigné une doctrine ou proposé une orientation pastorale contraire au dépôt de la foi. Une telle conclusion contredirait les promesses du Christ, l'assistance du Saint-Esprit et l'indéfectibilité de l'Église, principes établis dans le Respondeo.
Il faut donc distinguer avec soin :
- le texte promulgué par le Concile ;
- les interprétations qui en ont été données ;
- les applications pastorales qui en ont découlé.
Le jugement porté à partir des fruits concerne d'abord les actes contingents des hommes — leurs interprétations, leurs décisions et leurs applications — qui relèvent de la prudence et peuvent être défectueux. Il ne porte pas, en tant que tel, sur l'acte du Magistère suprême exerçant officiellement sa mission d'enseignement.
Il est incontestable que certaines interprétations et certaines pratiques ont produit de graves désordres. Mais ces faits ne démontrent pas, à eux seuls, que ces dérives procèdent nécessairement des textes conciliaires eux-mêmes. Elles peuvent résulter d'une compréhension incomplète des textes, de formulations ayant donné lieu à des interprétations divergentes, d'interprétations erronées ou encore d'applications pastorales imprudentes, souvent justifiées au nom d'un prétendu « esprit du Concile », étranger à l'intention véritable des Pères conciliaires.
Même lorsqu'une formulation conciliaire soulève une difficulté ou paraît susceptible de plusieurs interprétations, il n'en résulte pas pour autant qu'elle enseigne une rupture avec la Tradition. C'est précisément dans de telles situations qu'il appartient au Magistère vivant de préciser le sens authentique de son propre enseignement. Paul VI l'a fait avec la Nota explicativa praevia jointe à Lumen gentium ; Benoît XVI l'a rappelé pour l'ensemble de Vatican II en enseignant que celui-ci devait être interprété selon « l'herméneutique de la réforme dans la continuité de l'unique sujet-Église » et en appliquant lui-même cette règle dans son Magistère.
Le principe évangélique des fruits demeure donc pleinement valable. Mais il suppose d'abord de déterminer avec certitude quel est l'objet du jugement. Il ne peut être utilisé pour mettre en cause ce que la foi catholique tient pour certain ; il doit être mis en œuvre dans ce cadre. Toute la suite de cette étude consistera donc à examiner les textes conciliaires eux-mêmes à la lumière de l'interprétation authentique donnée par le Magistère, afin de montrer comment ils doivent être compris dans la continuité de la Tradition de l'Église et de déterminer si les difficultés historiques procèdent de leur sens authentique ou des interprétations et des applications qui en ont été faites.
Réponse à la quatrième objection
L'objection confond l'interprétation historique d'un enseignement avec son interprétation authentique.
Il est vrai que de nombreux théologiens, évêques et responsables ecclésiastiques ont compris ou présenté Vatican II selon une perspective de rupture avec le passé. Ce fait historique ne peut être ignoré. Toutefois, la diffusion d'une interprétation, même largement répandue, ne lui confère pas pour autant l'autorité du Magistère.
L'histoire de l'Église montre d'ailleurs que la réception d'un enseignement magistériel peut être lente, incomplète ou diverse. Qu'une interprétation soit majoritaire à une époque ne prouve donc pas qu'elle exprime fidèlement le sens authentique du Magistère.
Le pontificat de Benoît XVI en fournit une illustration. En proposant l'herméneutique de la réforme dans la continuité de l'unique sujet-Église comme règle d'interprétation de Vatican II, il a exercé son Magistère authentique. Pourtant, cette règle n'a pas toujours été reçue, comprise ou appliquée avec la même fidélité dans l'ensemble de l'Église. Ce constat historique montre précisément que la réception effective d'un enseignement ne se confond pas avec son autorité.
La norme ultime n'est donc ni le nombre des interprètes, ni le consensus d'une époque, ni même la pratique la plus répandue, mais le Magistère vivant de l'Église, seul compétent pour déterminer le sens authentique de ses propres actes.
Le Magistère n'est pas seulement gardien du dépôt révélé ; il est aussi l'interprète authentique de ses propres actes.
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