Banc de communion

Dans l’Évangile, Notre-Seigneur ne reproche point aux pharisiens d’avoir une loi ; il leur reproche d’avoir multiplié les distinctions, les prescriptions et les subtilités jusqu’à perdre de vue ce pour quoi la loi avait été donnée :

« Vous laissez de côté ce qu’il y a de plus important dans la Loi : la justice, la miséricorde et la fidélité. » 1

Or, dans l’Église, la fidélité ne consiste pas seulement à professer extérieurement la foi. Elle s’exprime aussi par l’obéissance à l’autorité légitime, lorsque celle-ci exerce fidèlement la mission qui lui a été confiée, ainsi que par le respect de la discipline reçue.

Car l’autorité n’est point une fin en elle-même. Elle n’a pas été instituée pour se contempler elle-même dans l’exercice de sa puissance, mais pour garder, transmettre et protéger le dépôt révélé. La discipline ecclésiastique, de même, ne vaut que parce qu’elle demeure au service de cette fidélité. Lorsque, par un excès de légalisme, par la multiplication des dérogations ou par l’introduction de pratiques contraires à la discipline universelle, la finalité même de la loi vient à être obscurcie, la fidélité au dépôt de la foi doit demeurer le critère suprême.

C’est précisément sous cet angle qu’il convient d’examiner l’évolution de la discipline concernant la communion avec la main.

Memoriale Domini affirme sans ambiguïté que la discipline universelle de l’Église demeure la communion sur la langue. Le document rappelle que cette manière de communier doit être conservée et présente la communion avec la main comme un rite nouveau, qui ne doit point devenir la loi générale de l’Église.

Or cette pratique, d'abord tolérée à titre d'exception dans quelques pays où elle s'était déjà largement répandue, puis admise progressivement dans un nombre toujours plus grand de nations, est devenue peu à peu, dans les faits, la manière ordinaire de communier. Ainsi s'est opéré un renversement dont toute la gravité mérite d'être mesurée : ce qui n'était accordé qu'à titre d'exception a fini par s'imposer comme l'usage commun ; ce qui devait demeurer la règle a peu à peu été relégué à la marge. La discipline subsiste dans les textes ; elle s'efface dans les mœurs. La loi demeure ; l'usage la supplante. La lettre est conservée ; l'esprit de la discipline s'évanouit.

Le Christ dénonçait déjà un mécanisme semblable lorsqu’il reprochait aux pharisiens de laisser de côté « ce qu’il y a de plus important dans la Loi » et d’« annuler la parole de Dieu au profit de [leur] tradition ».2 Tel est le propre du légalisme : ajouter des lois aux lois, des distinctions aux distinctions, des exceptions aux exceptions, jusqu'à ensevelir la loi sous le poids de ses propres développements. À force de vouloir tout régler, on finit par perdre ce qu'il fallait garder ; la lettre demeure, mais l'esprit s'évanouit ; la loi subsiste, mais sa finalité disparaît ; le droit lui-même se trouve alors comme enfermé dans son propre cadre juridique, incapable de servir la vérité qu'il avait pour mission de protéger.

Résister au pape... ou résister avec le pape ?

C’est ici que les principes énoncés par saint Robert Bellarmin prennent une lumière particulière. Il écrit :

« Il est permis, en gardant le respect dû au pape, de l’admonester, de le corriger avec modération, de lui résister même par la force et par les armes s’il veut détruire l’Église. Or, pour résister, même avec la force, aucune autorité n’est requise. »

Et il ajoute, dans le De Romano Pontifice :

« Il est permis, dis-je, de lui résister en ne faisant pas ce qu’il ordonne et en empêchant l’exécution de sa volonté ; mais il n’est pas permis de le juger, de le punir ou de le déposer, car cela relève d’un supérieur. »

Cela ne porte donc pas d'abord sur la personne du pape, mais sur la nature objective de l'acte posé. Bellarmin ne fonde pas la résistance sur la dignité de celui qui commande, mais sur la gravité de ce qui est commandé. On observera d'ailleurs qu'il écrivait à une époque où le Pontife romain exerçait encore un véritable pouvoir temporel ; ses principes concernent donc tout à la fois l'exercice de cette autorité et celui de son gouvernement pastoral.

Or le cas qui nous occupe présente un renversement singulier.

Chez Bellarmin, l'hypothèse est celle d'un pape qui commanderait ce qui porterait atteinte à l'Église. Ici, c'est tout l'inverse. Le Pontife romain rappelle la discipline universelle reçue de la Tradition, tandis que des résistances s'organisent pour introduire une pratique nouvelle qui s'en écarte.

Ce n'est donc plus au pape que l'on résiste pour conserver la Tradition ; c'est au pape que l'on résiste afin de faire prévaloir une nouveauté. Ce n'est plus la règle qui combat l'exception ; c'est l'exception qui aspire à devenir la règle. Ce qui devait demeurer une simple tolérance revendique désormais la place de la discipline universelle.

Si donc cette pratique est objectivement de celles qui, selon l'expression même de Bellarmin, « détruisent l'Église », le devoir de résistance ne s'exerce plus contre le Pontife romain, mais contre cette pratique elle-même, quand bien même elle serait tolérée, favorisée ou insuffisamment combattue par certaines autorités ecclésiastiques.

La véritable fidélité consiste alors à demeurer attaché à la discipline universelle que l'autorité suprême de l'Église a elle-même déclaré devoir être conservée, sans condamner pour autant les fidèles qui, en conscience, suivent les prescriptions qui leur ont été données. Car l'erreur d'une discipline ne se confond pas avec la culpabilité de ceux qui l'ont reçue de bonne foi.

Cependant, plusieurs estiment que ce raisonnement ne va pas jusqu'au terme de ses conséquences. S'appuyant sur les principes mêmes de saint Robert Bellarmin, ils considèrent qu'il ne suffit pas d'examiner la pratique en elle-même : il faut encore remonter jusqu'à ceux qui l'ont rendue possible.

Les uns remontent ainsi jusqu'au Pontife romain lui-même. Ils soutiennent qu'en paraissant autoriser simultanément une chose et son contraire dans une matière qui touche l’Eucharistie, il aurait engagé sa propre responsabilité et se serait rendu coupable de la confusion qu'il appartenait précisément à sa charge de dissiper.

Les autres sont moins sévères, mais non moins inquiets. Sans lui attribuer l'origine de cette évolution, ils estiment qu'il en est devenu responsable par son silence ou par son absence de correction. « Qui ne dit mot consent », disent-ils. Selon eux, lorsqu'une erreur menace le bien commun de l'Église, le silence de celui qui a reçu mission de confirmer ses frères finit par être interprété comme une approbation.

On comprend sans peine qu'un pape ait pu consentir à une concession exceptionnelle pour régulariser une situation déjà établie et prévenir de plus grands désordres. Mais ce qui demeure difficile à comprendre, c'est comment cette concession, non seulement dans son application, mais déjà dans sa rédaction, ait pu contenir les dispositions propres à favoriser l'introduction progressive d'un rite nouveau que Memoriale Domini demandait précisément de ne jamais laisser devenir la discipline générale de l'Église.

Là se trouve le véritable nœud de la difficulté. Tant que l'on s'en tient aux faits, la question demeure légitime ; mais dès que l'on prétend pénétrer les intentions du Pontife romain, le raisonnement quitte le terrain des preuves pour entrer dans celui des conjectures.

C'est alors que le doute suit naturellement sa pente. Si l'on fait remonter jusqu'au Pontife romain la cause première du désordre, deux voies s'ouvrent aussitôt. Ou bien l'on continue de reconnaître le pape, mais en ne lui accordant plus qu'une obéissance conditionnelle, subordonnée au jugement particulier ; ou bien l'on conclut qu'un tel pontife ne peut être véritablement pape. Ainsi, d'un même principe naissent deux excès : l'un conserve le nom de l'autorité tout en en refusant l'exercice ; l'autre supprime l'autorité pour échapper à la difficulté.

Mais la raison ne doit point franchir ce que les faits ne permettent pas d'établir. Ainsi, avant de prêter au Pontife romain une volonté de nuire à l'Église, ou de soutenir qu'il aurait, plus ou moins consciemment, laissé s'introduire puis prospérer une rupture dans une discipline qui touche au très saint mystère de l'Eucharistie, parce qu'il aurait lui-même adhéré à cette erreur, il faut garder raison. es faits établissent la réalité des choses ; ils n'établissent ni les intentions, ni le degré d'adhésion d'une personne à une erreur. Une question ne se prouve pas par une autre. Pas davantage ne peut-on faire d'autres questions controversées la preuve de celle qui nous occupe. Chaque difficulté doit être démontrée par ses propres preuves. Il faut donc rechercher si une autre explication, plus conforme aux faits, à la justice et à la charité, ne rend pas mieux compte de la difficulté qui nous occupe.

Cette autre voie consiste à admettre qu'une erreur de gouvernement aurait pu être commise, sans pour autant accabler le pape de tous les maux ni lui faire porter seul la responsabilité entière d'un processus qui le dépassait peut-être déjà.

L'autorité de l'indult et l'épreuve de la fidélité

Relisons donc Memoriale Domini. Saint Paul VI y rappelle avec une parfaite clarté la discipline que l'Église entend conserver. Il maintient la communion sur les lèvres comme discipline universelle et renvoie la communion dans la main, présentée par certains comme un retour aux sources, au rang de rite nouveau.

Cependant, un fait demeure et appelle une réflexion plus profonde. Comme nous l'avons vu, cette instruction est accompagnée d'une lettre faisant office d'indult pour les pays où cette pratique s'était déjà largement propagée. Or cette lettre n'est pas signée de la main de Paul VI, mais du préfet de la Sacrée Congrégation pour le Culte divin et de son secrétaire, agissant au nom du Souverain Pontife et, par conséquent, en vertu d'une autorité légitime.

Cette circonstance ouvre une autre voie d'examen, sans pour autant décharger le pape de toute responsabilité. Car il ne convient pas de juger témérairement les intentions d'un homme, et moins encore celles du Pontife romain, dont le jugement suprême appartient à Notre-Seigneur Jésus-Christ.

L'indult lui-même a pu être voulu comme une concession exceptionnelle destinée à régulariser une situation déjà existante et à prévenir des désordres plus grands encore. Mais la lettre adressée aux conférences épiscopales concernées va plus loin. Elle ne se borne pas à tolérer une exception ; elle en règle les modalités, en prévoit l'extension et en facilite la diffusion. Or il y a une différence considérable entre souffrir un désordre afin d'éviter un mal plus grand et organiser les conditions de son développement. C'est dans ce passage de l'exception tolérée à la nouveauté organisée que se concentre toute la difficulté.

Dès lors, une question demeure. Le préfet et son secrétaire ont-ils fidèlement exprimé toute la volonté du Pontife romain ? Ou bien certaines dispositions administratives ont-elles dépassé ce que celui-ci avait réellement entendu concéder ? Si tel était le cas, quelle serait la portée juridique d'un acte administratif qui, tout en étant publié au nom du pape, irait au-delà de sa volonté et entrerait en tension avec la discipline universelle qu'il venait lui-même de confirmer ?

Cette interrogation n'est pas sans raison. Jean-Paul II, puis Benoît XVI, n'ont cessé de rappeler, chacun à leur tour, la grandeur du mystère eucharistique, le respect dû aux saintes espèces et la valeur de la communion reçue sur les lèvres. Pourtant, malgré ces rappels constants, l'usage contraire a continué de s'étendre comme si la coutume avait fini par imposer sa propre autorité.

Faut-il dès lors désespérer d'un retour à la discipline universelle reçue des Apôtres ? Rien ne permet de l'affirmer. Mais un tel retour mettrait inévitablement les consciences à l'épreuve. Peut-être révélerait-il alors une difficulté plus profonde encore. Il ne s'agirait plus seulement de la communion dans la main. Il s'agirait de l'obéissance due à l'Église, à son Magistère et au Successeur de Pierre. La communion dans la main n'aurait alors peut-être été que le révélateur. La véritable question serait ailleurs : celle de l'obéissance due à l'Église, à son Magistère et au Successeur de Pierre. On verrait si cette pratique n'était qu'une simple dérogation disciplinaire ou si elle était devenue le signe visible d'une fidélité sélective. Alors seulement apparaîtrait ce qui demeure encore caché.

Car l'Église ne se déchire point lorsqu'elle revient à ce qu'elle a toujours enseigné. Elle se déchire lorsque ses membres refusent de revenir avec elle.


  1. Mt 23, 23
  2. Mt 15, 6


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