Se former avec Consecratio
Béatifié en 2012 par Benoît XVI, Giuseppe Toniolo (1845-1918) demeure le principal architecte italien du catholicisme social. Professeur d’économie à Pise, historien de la Toscane médiévale, fondateur de l’Unione cattolica per gli studi sociali et de la Rivista internazionale di scienze sociali, celui qu'on a surnommé « l'apôtre de la Rerum Novarum » n’a cessé de penser la richesse à partir de la personne, de la famille et de l’ordre chrétien.
Son œuvre, culminant dans le Trattato di economia sociale (1907-1921), refuse aussi bien le libéralisme utilitariste que le socialisme. Elle cherche une troisième voie, fondée non sur l’État collectiviste, mais sur des structures libres : corporations, mutuelles, coopératives, caisses rurales, associations professionnelles.
L’éthique au principe de l’économie
Dès sa leçon inaugurale de 1873, Dell’elemento etico quale fattore intrinseco delle leggi economiche, Toniolo refuse l’homo œconomicus. L’acte économique n’est pas le calcul d’un individu isolé maximisant son utilité. Il résulte d’un faisceau de forces où entrent les idées, les sentiments, les coutumes et la loi morale. L’éthique n’est donc pas un correctif extérieur collé après coup sur des « lois » neutres : elle est un facteur intrinsèque de ces lois elles-mêmes.
Cette conviction explique son intérêt pour la statistique, l’histoire et la sociologie. Dans les années 1870, il mesure la rémunération du travail et la répartition de la richesse dans l’Italie unifiée. Le mythe d’une campagne prospère s’effondre : le sol est mal exploité, les paysans sont pauvres, et cette misère alimente la grande émigration. L’économie n’est pas une abstraction ; elle a un visage, celui des familles démunies.
Dans les années 1880, formé à l’école historique allemande sans en adopter le primat de l’État, il se tourne vers le passé florentin. Pourquoi une Italie si riche entre le Moyen Âge et la Renaissance est-elle devenue une région « arriérée » ? Dans les communes toscanes, il retrouve un ordre où la liberté personnelle, l’autonomie locale et les corps intermédiaires — corporations, chambres de marchands — concilient autorité et solidarité. Ce n’est pas une nostalgie décorative. C’est une enquête sur les conditions concrètes d’une économie qui sert l’homme au lieu de s’en servir.
Le capitalisme comme rupture
À la fin du siècle, Toniolo revient au présent. Dans L’economia capitalistica moderna nella sua funzione e nei suoi effetti (1894), il décrit le capitalisme non comme un simple régime technique de production, mais comme une rupture avec l’ordre social antérieur. Le système issu de Smith, écrit-il plus tard dans le Trattato, habitue à considérer l’homme comme un moyen de la richesse et non l’inverse. Il excite une concurrence sans frein, élève les puissants, abaisse les faibles, généralise le salariat précaire et sacrifie l’autonomie économique des nations à des intérêts cosmopolites.
La science économique classique, « veuve de l’éthique », lui paraît impuissante à guérir les maux qu’elle a contribué à engendrer. Il parle même d’une « faillite de la science ». Ce diagnostic n’est pas celui d’un ennemi de la propriété ou de l’initiative. Toniolo tient la propriété privée, la famille et la personne pour des institutions premières. Ce qu’il rejette, c’est l’atomisation : une société d’individus isolés où le plus fort l’emporte nécessairement, et où l’État, ayant renoncé à toute législation industrielle, laisse le champ libre à l’usure et à l’exploitation.
Ni socialisme, ni étatisme
La critique du capitalisme ne le conduit pas au socialisme. Toniolo est, au contraire, un adversaire constant des solutions socialistes, qu’il étudie dans Il socialismo nella storia della civiltà (1902) et dans ses Cenni sulle crisi sociali. Le socialisme, à ses yeux, sacrifie l’individu à une égalité matérielle de fait, contraire à la nature de l’homme et de la civilisation. Il confond la justice avec le nivellement et prétend reconstruire la société en niant la propriété, la hiérarchie naturelle des fonctions et la liberté des corps.
En 1894, avec les membres de l’Union, il rédige un Programma dei cattolici di fronte al socialismo. La même année, paraphrasant Marx, il lance une formule qui résume toute sa position : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous dans le Christ, sous l’étendard de l’Église ! » L’union n’est pas celle de la lutte des classes. C’est une union dans la justice, sous une autorité qui ne se confond ni avec le parti ni avec l’État.
Cette troisième voie n’est pas non plus un étatisme déguisé. Toniolo refuse l’État minimal du laissez-faire, incapable de protéger les faibles. Il refuse tout autant l’« État de culture », organisme panthéiste qui prétendrait conduire par la loi l’évolution indéfinie de la civilisation — ancêtre, à ses yeux, de l’État éthique et de l’État socialiste. L’État a un rôle : réglementer les effets sociaux de l’industrialisme, limiter le travail des femmes et des enfants, garantir le repos dominical, protéger légalement les travailleurs. Mais il n’a pas à se substituer à ce que les personnes et les associations peuvent faire par elles-mêmes. On reconnaît là, avant la lettre, les deux versants de la subsidiarité.
Des structures libres
C’est sur ce point que la pensée de Toniolo est le plus nette. Les remèdes qu’il propose ne sont pas des nationalisations ni des caisses obligatoires alimentées par l’impôt. Ce sont des démarches libres, nées d’en bas et reconnues par le droit.
Il étudie les syndicats ouvriers et ruraux, qu’il appelle « corporations » en hommage au Moyen Âge, non pour ressusciter un régime clos, mais pour rendre aux métiers une capacité d’organisation, de négociation et d’entraide. Il promeut les sociétés mutuelles, les coopératives, les caisses rurales — ces dernières visant à arracher les paysans à l’usure. La coopérative, à ses yeux, conserve la propriété privée tout en en exerçant la fonction sociale. Il avait lui-même encouragé, dès 1883, la laiterie coopérative de Soligo.
Dans l’entreprise industrielle, il ne se contente pas du salaire fixe. Il propose de transformer le capitaliste prêteur en associé qui partage le risque, de restreindre la classe précaire du simple salariat, d’accorder à l’ouvrier une part de rémunération sous forme de participation aux bénéfices, et de l’élever peu à peu à la copropriété par l’épargne placée en actions nominatives. Le capital, rappelle-t-il, n’est pas un facteur originel au même titre que le travail et la nature : c’est un produit soustrait à la consommation et destiné à une production ultérieure, fils de toute la civilisation humaine. Le travail garde donc une primauté.
Ces institutions ne sont pas imposées d’en haut. Elles supposent une conscience économique et sociale, que Toniolo veut former par l’enseignement, les Semaines sociales — dont il lance la première à Pistoia en 1907, avec une leçon sur le salaire — et une presse catholique de haut niveau. L’Unione cattolica di studi sociali, fondée en 1889, se donne pour fin de restaurer l’ordre social chrétien selon la doctrine catholique et les traditions de la civilisation italienne, en lien avec la mission de l’Église. Neuf objectifs concrets : bibliothèque de sciences sociales, conférences, cercles locaux, enseignement dans les séminaires, bourses pour Louvain, Paris et Fribourg, ouvrages, collection, lien avec toutes les sociétés catholiques, consultants choisis parmi les savants.
Une démocratie ordonnée au bien commun
En 1897, Toniolo définit la démocratie chrétienne comme « l’ordre civil dans lequel toutes les forces sociales, juridiques et économiques, dans la plénitude de leur développement hiérarchique, coopèrent proportionnellement au bien commun, en refluant en dernier résultat à l’avantage prépondérant des classes inférieures ». Ce n’est pas la souveraineté du nombre ni le programme d’un parti. C’est un ordre où les forces existent vraiment — famille, métier, commune, association — et coopèrent selon leur nature, avec une attention privilégiée aux plus faibles.
Cette définition éclaire tout le reste. La hiérarchie n’est pas un privilège de caste ; elle est la reconnaissance que les fonctions diffèrent et que la justice consiste à donner à chacun ce qui lui revient, non à tout égaliser. Le « prépondérant avantage » des classes inférieures n’est pas une option préférentielle idéologique : c’est le critère pratique d’un ordre qui a cessé de traiter l’homme comme un moyen.
Toniolo relance, dans les congrès de Gênes (1892), Milan (1894) et Padoue (1896), le programme de Rerum novarum. Plusieurs de ses idées circulaient déjà dans les milieux catholiques avant 1891 ; l’encyclique les confirme et les universalise. Il reste ensuite, sous Pie X, l’un des reconstructeurs du mouvement après la dissolution de l’Opera dei Congressi : président de l’Unione popolare, promoteur des Semaines sociales, correspondant de l’Association internationale pour la protection légale des travailleurs. Il presse le Saint-Siège de ne pas laisser les masses ouvrières, en France comme ailleurs, s’éloigner de l’Église. Peu avant sa mort, il convainc Agostino Gemelli de fonder une université catholique : l’Università Cattolica del Sacro Cuore naîtra à Milan en 1921.
L’ordre social chrétien, non une utopie
Dans une lettre de 1907 au chanoine Cottafavi, Toniolo écrit qu’il a étudié la sociologie « pour en faire la base précieuse d’une justification de l’ordre social chrétien ». Au secrétaire de Pie X, il présente le premier volume du Trattato comme une synthèse où l’histoire, la statistique, l’ethnographie et la psychologie retrouvent « cette genèse de l’ordre social et de la civilisation qui marque la philosophie et l’éthique sociale de saint Thomas ». Le néothomisme n’est pas chez lui un ornement. C’est le cadre qui empêche l’économie de se refermer sur elle-même.
On peut discuter, avec les historiens, son médiévalisme ou la portée strictement théorique de son traité, plus proche de la politique économique que des modèles mathématiques. On ne peut pas lui reprocher d’avoir confondu justice et socialisme, ni liberté et abandon des faibles. Sa leçon tient en peu de mots : l’économie est une activité de l’homme, ordonnée à des fins supérieures ; elle se déploie dans des institutions libres ; l’État encadre sans absorber ; l’Église éclaire sans gérer. C’est encore, pour une doctrine sociale qui se veut fidèle au Magistère, le chemin le plus sûr entre la cupidité sans frein et la contrainte aveugle.
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